Seize ans après l'annulation de la tournée Spiritchaser pour cause d'engueulades récurrentes entre Brendan Perry et Lisa Gerrard, Dead Can Dance revient à Bruxelles. C'est la troisième fois que je les vois en concert, après la tournée Toward the Within en 1993 et leur concert au Palais des Beaux-Arts en 2005.
En 1993, ce concert avait été pour moi une sorte de pèlerinage, je partais me prosterner devant deux demi-dieux, auxquels je rendais depuis des mois pieusement hommage tous les jours après l'école en écoutant The Arrival and the Reunion, The Host of Seraphim ou Avatar à fort volume dans une maison vide, histoire de m'élever au-dessus des soucis de la journée. A l'époque, je mangeais, buvais, dormais, rêvais, marchais, pensais, travaillais, vivais Dead Can Dance. Ils étaient omniprésents dans mes pensées, du lever au coucher. J'ai commencé à lire les Inrocks parce qu'ils avaient publié une interview d'eux (interview médiocre, comme toutes celles qu'ils ont données au cours de leur carrière), à écouter Max sur Fun Radio la nuit parce qu'il les aimait bien, à écouter les Cocteau Twins, This Mortal Coil et plus généralement la musique indé parce que c'était l'univers dont ils étaient issus. C'est la seule époque de ma vie au cours de laquelle j'ai laissé de côté mon ouverture d'esprit musicale. Les chansons qui passaient à la radio m'ennuyaient, terrain de jeu réservé aux médiocres qui n'avaient pas encore vu la lumière. Non, j'avoue. Je n'étais pas très rigolo à cette époque.
Quand quelques années plus tard (1996 ?), le groupe s'est séparé. Je me rappelle n'avoir pas été particulièrement affecté. Les disques étaient toujours là, à portée de main, et le pouvoir régénérateur de la musique qu'ils contiennent m'affectait toujours autant. Que l'oeuvre soit close ne posait guère de problèmes pour un groupe dont je pouvais écouter dix fois d'affilée la même chanson sans me lasser. Se sont ensuite succédé des projets solos plus ou moins réussis. Lisa Gerrard alternait des bandes originales de film, où elle gaspillait son talent à marmonner quelques notes d'un air distrait sur un tapis de nappes synthétiques, et des albums toujours moins denses où, à force de gommer toute aspérité et tout rythme, elle parvenait à faire perdre à sa voix presque tout son pouvoir incantatoire (je devrais réécouter aujourd'hui Immortal Memory, que j'avais violemment rejeté à l'époque). Brendan Perry se faisait plus rare, organisant des stages de percussion à Quivvy et ne sortant qu'un album solo à la fin des années 90 (le deuxième, Zun Zun, longtemps annoncé, n'a jamais vu le jour).
Pour ma part, je reprenais goût à d'autres musiques. A cette époque est réapparu mon goût de la pop commerciale (je scrutais les sorties Cheiron, achetais les compilations Now et regardais religieusement Top of the Pops sur la BBC), que je faisais voisiner avec celui de la musique indé (le binôme Lenoir-Inrocks). C'était la période où je voyais plus de trente concerts par an. Certes, Dead Can Dance était resté le groupe n°1 dans le classement de mes groupes préférés (exercice vain mais obligé de tout fan obsessionnel de musique), mais je les écoutais peu et quand je les écoutais, c'était le plus souvent en faisant autre chose. Mon rapport à leur musique n'était plus de l'ordre de la contemplation respectueuse. Ils étaient devenus presque un groupe comme les autres, pourvoyeur de chansons à passer entre First We Take Manhattan, Another Night In ou Stripped dans mes demi-heures "J'écoute de la musique en rangeant et en chantonnant". Le groupe était rentré dans le rang.
Puis vint en 2005 la tournée de reformation, dont je parle abondamment ici. Il s'agissait d'une tournée sans album, basée essentiellement sur la nostalgie, qui donnait parfois l'impression de voir deux concerts solo en parallèle mais n'apportait finalement pas grand-chose à la carrière du groupe.
En 2010, Brendan Perry publia enfin son deuxième album solo, Ark, assez éloigné de son premier. En onze ans, son rapport aux instruments semblait avoir changé. Finie la recherche éperdue d'instruments exotiques et de sons du monde. Vive les sons électroniques et synthétiques. Le résultat était souvent impressionnant, mais, n'était sa voix, j'aurais sans doute peiné à y reconnaître spontanément la patte du grand ordonnateur de Aion ou The Serpent's Egg.
Enfin, en 2012, l'annonce assez inattendue d'un nouvel album et d'une nouvelle tournée. L'album, Anastasis, est plutôt bon je crois, mais totalement sans surprises. Si on m'avait demandé d'extrapoler à partir de Ark et de Spiritchaser sa description, je ne serais sans doute pas tombé très loin de la réalité. Ce qui frappe de prime abord en parcourant le livret est l'absence totale de musiciens crédités. Il semblerait soit que Brendan et Lisa aient honteusement exploité des intervenants de l'ombre, soit qu'ils aient réellement tout interprété eux-mêmes. Cette dernière hypothèse expliquerait sans doute le recours fréquent aux sons synthétiques, notamment pour les percussions. Anastasis serait ainsi l’œuvre de deux musiciens qui pour reprendre leur collaboration artistique, souvent compliquée et longtemps interrompue, se sont recentrés sur eux-mêmes, sans intervention extérieure.
L'album respecte scrupuleusement en surface la parité : quatre morceaux chantés par Lisa, quatre par Brendan, mais indépendamment de cette équilibre des voix, l'album est manifestement plus l’œuvre du second : l'inexorable avancée des percussions, les cris d'oiseau, la construction même des morceaux rappelle de manière criante ce que Brendan faisait en solo, tandis que les albums solo de Lisa se sont au fil des ans éloignés toujours davantage de la matrice thanatopotentioterpsichoresque (à moins que ce ne soit thanatodynamoterpsichoresque). Il m'apparaît de plus en plus évident que, contrairement à ce que beaucoup disent, Brendan est véritablement l'âme du groupe. Seul, il peut faire du Dead Can Dance. Lisa en semble par contre incapable.
Bien sûr, on n'atteint pas tout à fait le niveau de leurs grandes oeuvres passées et certains morceaux sont un peu faciles. Return of the She-King en particulier m'ennuie (corny muse ?) mais l'ampleur du son, le hiératisme et la pesanteur des atmosphères, le contraste des voix, bref ce qui a fait l'essentiel de la gloire du groupe était bel et bien présent, apparemment intact après toutes ces années.
La question se pose donc : que reste-t-il de Dead Can Dance aujourd'hui ? Que représente encore le groupe en 2012 ? J'y vois une collaboration, plus ou moins étroite selon les époques, de deux fortes personnalités qui sont par bien des points antagonistes mais tentent de trouver un point d'équilibre entre terre et éther, entre mysticisme et animisme, entre folk et new-age, entre Occident et Orient, entre mort et danse, ayant suivi un parcours compliqué mais somme toute cohérent qui les a menés du punk gothique à la musique du monde, de l'obscurité à la lumière, de l'enfermement aux grands espaces, de la tension à une forme d'apaisement teinté d'inquiétude. Plus personnellement, le groupe est sans doute aussi la bande-son de l'évolution de mon rapport à la musique et au monde, passant de l'adoration adolescente mystique vers une appréciation objective basée essentiellement sur les mérites artistiques, encore accompagnée par une petite pointe de nostalgie.
Comment cela allait-il se traduire en concert ? Ce qui frappe de prime abord est que, même si l'album semblait être une œuvre à deux, six personnes entrent sur scène, dont deux percussionnistes. En live au moins, l'acoustique prime encore sur l'électronique. Autre bonne nouvelle, on a vraiment l'impression de voir un groupe jouer sur scène. Contrairement à la tournée de 2006, l'un(e) ne part plus en coulisses pendant que l'autre chante. Ils collaborent sur presque tous les morceaux, même si leurs voix se mêlent rarement. Ils interprètent l'entièreté du nouvel album, quasiment à l'identique, plus quelques morceaux plus anciens (Rakim, Sanvean, Dreams Made Flesh, The Host Of Seraphim, The Ubiquitous Mr Lovegrove, Nierika), une reprise par Brendan de son bien-aimé Tim Buckley (Song to the Siren, déjà repris par qui vous savez) et deux inédits, auxquels Lisa adjoint quelques dispensables morceaux de sa carrière solo, dont une très vilaine chanson tirée de la BO de Gladiator.
Depuis vingt ans, j'utilisais pour mesurer le degré de mysticisme et d'évaporation de Lisa Gerrard le tempo de Sanvean. Samedi, celui-ci était tellement lent et hiératique que l'aiguille pointait résolument vers "complètement dans les limbes". Pourtant, Lisa semble plus ancrée dans le réel et en bien meilleure santé que lors de ses précédentes apparitions en public. Elle a notamment réappris à marcher seule et n'a plus besoin qu'on la soutienne pour faire deux pas. Mon côté médisant pourrait ajouter que la chirurgie esthétique l'a rendue quasiment méconnaissable (pour une femme qui a donné si longtemps l'impression d'être en-dehors/au-delà du monde matériel, le processus mental qui mène à souhaiter un lifting paraît par ailleurs bien incongru).
Le public est un mélange hétérogène de corbeaux en costumes, de fans de la première heure et de pedzouilles venus se montrer au concert branchouille de la semaine (ce qui explique sans doute que le morceau accueilli avec le plus de ferveur fut contre toute logique Now We Are Free). Pourtant, dès que le groupe faisait mine de quitter la scène, ces 2500 personnes, a priori si différentes, se levaient d'un seul bloc, sauf mes voisins, rétifs. Même assagi, même rentré dans le rang, même en grande partie débarrassé de sa mystique, le groupe inspire donc encore la dévotion, par la seule force de sa musique. Ce n'est pas rien.
Setlist (quand rien n'est précisé, le morceau est extrait du dernier album Anastasis)
- Children of the Sun
- Anabasis
- Rakim (Toward the within)
- Kiko
- Lamma Bada (inédit)
- Agape
- Amnesia
- Sanvean (Toward the within ou The Mirror Pool)
- Nierika (Spiritchaser)
- Opium
- The Host of Seraphim (The Serpent's Egg)
- Ime Prezakias (inédit)
- Now We Are Free (Gladiator OST)
- All in Good Time
Encore:
- The Ubiquitous Mr. Lovegrove (Into the Labyrinth)
- Dreams Made Flesh (1er album de This Mortal Coil)
Encore 2:
- Song to the Siren (reprise de Tim Buckley)
- Return of the She-King
Encore 3:
- Wandering Star (The Silver Tree)
Parce que la musique est une chose trop importante pour être laissée à ceux qui la prennent au sérieux.
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mercredi, octobre 3
samedi, mai 14
Dead will be able to dance again
On les croyait définitivement brouillés, comme des oeufs sur le plat préparés par un Parkinsonien chronique. Et bien, non. Brendan Perry annonce sur son forum officiel que des discussions avec Lisa Gerrard cette semaine ont abouti à un projet de nouvel album et de tournée mondiale pour 2012. Le Belge du sud que je suis ne connait qu'un mot pour résumer ce qu'il ressent : "Oufti!", mais mon dictionnaire des synonymes propose "Oh putain! Oh putain!" comme traduction en français de référence.
lundi, octobre 5
Klaus Schulze & Lisa Gerrard, AB, 25 septembre 2009 (II)
(ceci est la suite de ce billet)

J'ai rarement vu l'Ancienne Belgique présenter une moyenne d'âge aussi élevée. Une étude sociologique rigoureuse des spectateurs visibles depuis mon siège m'apprendra que le spectateur moyen était ventru, portait des lunettes et voyait avec désespoir sa chevelure blanchir et/ou disparaître (paille, poutre, toussah).
Les gérants de l'Ancienne Belgique connaissant bien leur métier, la salle est en configuration "musique de vieux" (comme pour Lambchop, Sigur Ros, etc.), ce qui signifie que les deux-tiers arrière de la fosse sont garnis de sièges en gradin. Tant mieux, le programme annonce une première partie solo pour Klaus Schulze et la perspective de me laisser bercer par ses nappes enveloppantes, douillettement prostré dans un fauteuil moelleux, me tente assez. Il sera toujours temps d'aller me prosterner aux pieds de la reine Lisa durant la seconde partie.
Lorsque le rideau s'ouvre à 20h30, la scène présente cinq énormes diffuseurs-amplis disposés en arc-de-cercle et couverts de boutons à pousser, de curseurs à tirer, de molettes à tourner et de loupiotes clignotantes. Devant l'espace ainsi délimité se trouvent à gauche et à droite des synthétiseurs et au milieu un Moog et un Mac. Au milieu de tout cela, un siège en cuir et, assis sur ce dernier, un type à lunettes, mal coiffé, en veston et tee-shirt, remercie le public de son accueil par un petit geste de la main... (comme quoi même les légendes vivantes peuvent aussi ressembler à des vendeurs d'électro-ménager.)
La taille imposante de toute cette machinerie évoque une curieuse impression de modernité ringarde. Un peu comme si, ayant pleinement conscience d'être un produit des années 70 et assez confiant dans son statut pour ne pas se sentir obligé de faire semblant de s'adapter aux technologies actuelles, Klaus Schulze avait crânement refusé de remplacer l'essentiel de son matos de l'époque (Mac excepté). Ce refus de participer à la course à la miniaturisation en électronique m'est plutôt sympathique.
Musicalement parlant, ça commence plutôt mal par quelques échantillons de voix que Klaus Schulze semble empiler en déput du bon sens à l'aide du synthé situé à sa droite, alternant on ne sait trop pourquoi le très aigu et le très grave. Et moi de penser d'un air inquiet que ce n'est pas parce qu'on a inventé un style et fait des disques cultes qu'on est capable d'improviser en direct et que
peut-être l'heure et demie de concert serait ainsi composée de brics et de brocs assemblés à la truelle. Heureusement, cette introduction ratée ne dure que quelques minutes, puis Klaus Schulze prend place à l'autre extrémité de son bunker. Immédiatement, il est évident que la suite du concert sera plus construite et, rapidement, la musique se rapproche de ce à quoi je m'attendais : des nappes planantes qui se succèdent comme des vagues sur lesquelles surnagent une écume composée de beats légers mid-tempo et de quelques arpèges charmants. C'est très agréable, même si on ne peut s'empêcher de penser que composer et/ou interpréter ce genre de choses ne doit plus demander beaucoup d'effort, que l'ami Klaus ne fait ici qu'appliquer les techniques qu'il a mises en place par le passé et pourrait tout aussi bien rester à la maison (Klaus ?) et demander à un roadie d'appuyer sur Start au début du concert. D'ailleurs, anecdote croustillante, c'est exactement ce qui s'est produit lors d'une date à Essen en Allemagne quelques jours plus
tôt. KS, souffrant, avait été obligé de garder le lit et Lisa Gerrard avait assuré le concert seule en scène sans que cela semble poser le moindre problème logistique.
Après un gros quart d'heure, un long decrescendo au cours duquel les différentes couches sonores disparaissent les une après les autres semble annoncer une autre phase du concert et, effectivement, en contradiction flagrante avec l'horaire officiel, Lisa apparaît, dans une robe de soirée rouge, et prend place au micro situé à la gauche de la scène.
Voir Lisa Gerrard chanter est toujours pour moi une expérience aussi étrange : ses yeux tour à tour fermés ou anormalement exorbités, ses regards fixes et hallucinés, son placement légèrement de biais par rapport à l'axe du micro, ce surprenant tic qui la fait régulièrement poser la main sur le pied de son micro, peut-être pour vérifier qu'elle est toujours bien à la bonne distance, le lent balancement de gauche à droite de sa tête lorsqu'elle veut créer un effet de vibrato. Ce n'est qu'en la voyant chanter en direct que l'on comprend à quel point son art est aussi le fruit d'un effort permanent, le résultat de longues années de travail et de perfectionnement. Vocalement parlant, Lisa apparaît ici en pleine possession de ses moyens. Elle retrouve même par moments une certaine forme d'urgence dans la voix qui rappelle Dead Can Dance (Yulunga par exemple), mais ces moments où elle semble sur le point d'entrer en transe ne sont jamais poussés à leur terme, même à la toute fin du morceau, malgré un tempo qui s'accélère quelque peu et une interaction plus poussée entre la voix et les machines. Mais bon, dans l'ensemble, je suis plutôt rassuré...sauf que, dès que le rideau se referme pour l'entracte, une inquiétude sourde m'étreint soudainement. Et si l'horaire officiel (première partie : KS solo, deuxième partie, les deux ensemble) était simplement inversé ? Et si Lisa ne revenait plus ?
Heureusement, il n'en est rien et, si on excepte le fait que la robe de Lisa est passée du rouge au bleu et un solo virtuose de Moog de l'ami Klaus dans les premières minutes (qui rappelle à ceux qui l'auraient oublié que Klaus Schulze vient quand même du rock progressif), la seconde partie ressemble d'ailleurs beaucoup à la première, en mieux.
En guise de résumé, je dirai que, pendant la grosse heure et demi de concerts, Klaus Schulze et Lisa Gerrard donnent parfois l'impression de se chercher, ce qui est inévitable si, comme j'en ai eu l'impression et comme les spécialistes semblent le confirmer, Lisa Gerrard chante réellement en improvisant et en se laissant guider par les impulsions données par la musique de Klaus Schulze. Cela dit, quand ils se trouvent, ils se trouvent bien. Lorsque, lors des cinq-dix dernières minutes de la deuxième partie (extrait ici), les meilleures de tout le concert, Lisa et Klaus parviennent à marier leurs deux sons, à les fondre l'un dans l'autre, tout prend un sens nouveau et les possibilités offertes par cette collaboration étrange apparaissent clairement.
Après un tel moment de grâce, le rappel est au mieux anecdotique. Je n'en ai d'ailleurs retenu que la phrase amusante prononcée par Klaus Schulze en remontant sur scène : "I'm going to start alone. She'll come back in a moment. She's getting air.... She's not a synthesizer you know. She's analogue.", qui est me semble-t-il la meilleure conclusion possible pour ce trop long billet.
Pour ceux qui veulent un autre son de cloche, vous trouverez ici la chronique du concert de Paris par un ami, qui est avant tout fan de Klaus Schulze.
(Source de l'image ici)

J'ai rarement vu l'Ancienne Belgique présenter une moyenne d'âge aussi élevée. Une étude sociologique rigoureuse des spectateurs visibles depuis mon siège m'apprendra que le spectateur moyen était ventru, portait des lunettes et voyait avec désespoir sa chevelure blanchir et/ou disparaître (paille, poutre, toussah).
Les gérants de l'Ancienne Belgique connaissant bien leur métier, la salle est en configuration "musique de vieux" (comme pour Lambchop, Sigur Ros, etc.), ce qui signifie que les deux-tiers arrière de la fosse sont garnis de sièges en gradin. Tant mieux, le programme annonce une première partie solo pour Klaus Schulze et la perspective de me laisser bercer par ses nappes enveloppantes, douillettement prostré dans un fauteuil moelleux, me tente assez. Il sera toujours temps d'aller me prosterner aux pieds de la reine Lisa durant la seconde partie.
Lorsque le rideau s'ouvre à 20h30, la scène présente cinq énormes diffuseurs-amplis disposés en arc-de-cercle et couverts de boutons à pousser, de curseurs à tirer, de molettes à tourner et de loupiotes clignotantes. Devant l'espace ainsi délimité se trouvent à gauche et à droite des synthétiseurs et au milieu un Moog et un Mac. Au milieu de tout cela, un siège en cuir et, assis sur ce dernier, un type à lunettes, mal coiffé, en veston et tee-shirt, remercie le public de son accueil par un petit geste de la main... (comme quoi même les légendes vivantes peuvent aussi ressembler à des vendeurs d'électro-ménager.)
La taille imposante de toute cette machinerie évoque une curieuse impression de modernité ringarde. Un peu comme si, ayant pleinement conscience d'être un produit des années 70 et assez confiant dans son statut pour ne pas se sentir obligé de faire semblant de s'adapter aux technologies actuelles, Klaus Schulze avait crânement refusé de remplacer l'essentiel de son matos de l'époque (Mac excepté). Ce refus de participer à la course à la miniaturisation en électronique m'est plutôt sympathique.
Musicalement parlant, ça commence plutôt mal par quelques échantillons de voix que Klaus Schulze semble empiler en déput du bon sens à l'aide du synthé situé à sa droite, alternant on ne sait trop pourquoi le très aigu et le très grave. Et moi de penser d'un air inquiet que ce n'est pas parce qu'on a inventé un style et fait des disques cultes qu'on est capable d'improviser en direct et que
peut-être l'heure et demie de concert serait ainsi composée de brics et de brocs assemblés à la truelle. Heureusement, cette introduction ratée ne dure que quelques minutes, puis Klaus Schulze prend place à l'autre extrémité de son bunker. Immédiatement, il est évident que la suite du concert sera plus construite et, rapidement, la musique se rapproche de ce à quoi je m'attendais : des nappes planantes qui se succèdent comme des vagues sur lesquelles surnagent une écume composée de beats légers mid-tempo et de quelques arpèges charmants. C'est très agréable, même si on ne peut s'empêcher de penser que composer et/ou interpréter ce genre de choses ne doit plus demander beaucoup d'effort, que l'ami Klaus ne fait ici qu'appliquer les techniques qu'il a mises en place par le passé et pourrait tout aussi bien rester à la maison (Klaus ?) et demander à un roadie d'appuyer sur Start au début du concert. D'ailleurs, anecdote croustillante, c'est exactement ce qui s'est produit lors d'une date à Essen en Allemagne quelques jours plus
tôt. KS, souffrant, avait été obligé de garder le lit et Lisa Gerrard avait assuré le concert seule en scène sans que cela semble poser le moindre problème logistique.
Après un gros quart d'heure, un long decrescendo au cours duquel les différentes couches sonores disparaissent les une après les autres semble annoncer une autre phase du concert et, effectivement, en contradiction flagrante avec l'horaire officiel, Lisa apparaît, dans une robe de soirée rouge, et prend place au micro situé à la gauche de la scène.
Voir Lisa Gerrard chanter est toujours pour moi une expérience aussi étrange : ses yeux tour à tour fermés ou anormalement exorbités, ses regards fixes et hallucinés, son placement légèrement de biais par rapport à l'axe du micro, ce surprenant tic qui la fait régulièrement poser la main sur le pied de son micro, peut-être pour vérifier qu'elle est toujours bien à la bonne distance, le lent balancement de gauche à droite de sa tête lorsqu'elle veut créer un effet de vibrato. Ce n'est qu'en la voyant chanter en direct que l'on comprend à quel point son art est aussi le fruit d'un effort permanent, le résultat de longues années de travail et de perfectionnement. Vocalement parlant, Lisa apparaît ici en pleine possession de ses moyens. Elle retrouve même par moments une certaine forme d'urgence dans la voix qui rappelle Dead Can Dance (Yulunga par exemple), mais ces moments où elle semble sur le point d'entrer en transe ne sont jamais poussés à leur terme, même à la toute fin du morceau, malgré un tempo qui s'accélère quelque peu et une interaction plus poussée entre la voix et les machines. Mais bon, dans l'ensemble, je suis plutôt rassuré...sauf que, dès que le rideau se referme pour l'entracte, une inquiétude sourde m'étreint soudainement. Et si l'horaire officiel (première partie : KS solo, deuxième partie, les deux ensemble) était simplement inversé ? Et si Lisa ne revenait plus ?
Heureusement, il n'en est rien et, si on excepte le fait que la robe de Lisa est passée du rouge au bleu et un solo virtuose de Moog de l'ami Klaus dans les premières minutes (qui rappelle à ceux qui l'auraient oublié que Klaus Schulze vient quand même du rock progressif), la seconde partie ressemble d'ailleurs beaucoup à la première, en mieux.
En guise de résumé, je dirai que, pendant la grosse heure et demi de concerts, Klaus Schulze et Lisa Gerrard donnent parfois l'impression de se chercher, ce qui est inévitable si, comme j'en ai eu l'impression et comme les spécialistes semblent le confirmer, Lisa Gerrard chante réellement en improvisant et en se laissant guider par les impulsions données par la musique de Klaus Schulze. Cela dit, quand ils se trouvent, ils se trouvent bien. Lorsque, lors des cinq-dix dernières minutes de la deuxième partie (extrait ici), les meilleures de tout le concert, Lisa et Klaus parviennent à marier leurs deux sons, à les fondre l'un dans l'autre, tout prend un sens nouveau et les possibilités offertes par cette collaboration étrange apparaissent clairement.
Après un tel moment de grâce, le rappel est au mieux anecdotique. Je n'en ai d'ailleurs retenu que la phrase amusante prononcée par Klaus Schulze en remontant sur scène : "I'm going to start alone. She'll come back in a moment. She's getting air.... She's not a synthesizer you know. She's analogue.", qui est me semble-t-il la meilleure conclusion possible pour ce trop long billet.
Pour ceux qui veulent un autre son de cloche, vous trouverez ici la chronique du concert de Paris par un ami, qui est avant tout fan de Klaus Schulze.
(Source de l'image ici)
dimanche, septembre 27
Klaus Schulze & Lisa Gerrard, AB, 25 septembre 2009 (I)
Par bien des points, il s'agit d'une collaoration contre-nature. Les synthés d'une froideur toute germanique de Klaus Schulze (je m'autorise à utiliser un cliché aussi éculé car je ne connais pour ainsi dire rien de ses oeuvres et il faut bien que je fasse illusion, surtout dans un paragraphe d'introduction) et les vocalises supra-terrestres débordantes d'émotion de Lisa Gerrard n'auraient jamais dû se rencontrer, et encore moins se fondre dans une collaboration à long terme. Et pourtant...
Lorsque leur premier album commun Farscape a paru en 2008, je ne savais trop dans un premier temps que penser. Après avoir été déçu à répétition durant le années 2000 par les choix artistiques de Lisa Gerrard, que je sentais sombrer petit à petit dans l'anecdotique, en refusant de se coltiner à d'autres tempéraments que le sien et en ne travaillant plus qu'avec des collaborateurs de second plan qui se gardaient bien de la pousser à se mettre en danger, j'avais fini par ne plus espérer grand chose d'elle. Trop souvent, Lisa avait choisi pour accompagner sa voix de simples nappes planouillantes sans personnalité propre (sur la BO de Whale Rider notamment) et le résultat avait été décevant, car ces nappes étaient conçues comme un simple entonnoir qui canalise l'attention de l'auditeur vers une voix qui, à n'être ainsi reliée à rien, réussissait le triste exploit de paraître banale. Même Lisa Gerrard n'a pas le droit de dérouler en roue libre et espérer que je trouve ça génial par défaut (même si pour l'efficacité de ma démonstration, je passe ici sous silence The Silver Tree (2006), un album qui m'avait déjà un peu réconcilié avec ses productions récentes).
Connaissant la réputation de Klaus Schulze comme pape allemand du synthé planant, je m'étais donc dit dans un premier temps que cette nouvelle direction allait au moins l'obliger à s'adapter, à abandonner ses ficelles habituelles pour chercher une nouvelle manière de chanter, à mettre sa voix au service d'une autre personnalité artistique, possiblement aussi forte et établie que la sienne.
L'écoute de Farscape m'avait un peu fait déchanter. Comme tout le monde, Klaus Schulze s'est sans doute trouvé dans un premier temps tétanisé par la voix de Lisa Gerrard et n'a pas osé la mettre en danger, se contentant durant les cinq premiers tableaux de tisser un léger tapis d'arpèges et lâchant la bride à Lisa, qui n'était sans doute que trop heureuse de retrouver ses petites habitudes. Les choses commencent seulement à devenir intéressante dans les deux derniers tableaux à la fin du CD2, où un début de dialogue s'installe entre la voix de Lisa Gerrard et l'accompagnement de Klaus Schulze.
Cela dit, le disque, portait déjà en germe le signe d'un possible renouveau. En effet, la longueur des morceaux, une vingtaine de minutes en moyenne, donnait à la chanteuse une liberté nouvelle dont elle semblait ne pas trop savoir que faire mais qui a sans doute dû inconsciemment lui ouvrir de nouvelles perspectives. Après tout, bon nombre de musiques du monde (Nusrat Fateh Ali Khan par exemple) fonctionnent sur le mode de la répétition jusqu'à l'épuisement. Or, c'est une direction dont, jusqu'à présent, les origines pop-rock de Dead Can Dance l'avaient tenue éloignée. Peut-être cette notion de durée allait-elle la conduire à repenser la manière dont elle envisage son chant, à retrouver l'envie de construire des morceaux et cette capacité unique à créer puis à résoudre des tensions, capacité qui était le secret de fabrication de ses productions des années 80 et 90 et qu'on retrouve dans son état le plus pur dans des morceaux comme The Host of Seraphim ou Cantara par exemple.
Tel était mon état d'esprit ce vendredi soir lorsque, confortablement installé dans un des sièges de l'AB, je vois s'éteindre les lumières de la salle (comble) : joie de revoir Lisa Gerrard dans une salle à taille humaine, curiosité de voir de quoi est capable Klaus Schulze, mais faible espoir de pouvoir réellement retrouver l'intensité exceptionnelle de mes concerts de Dead Can Dance et Lisa Gerrard dans les années 90. Qu'en a-t-il été ? Vous le saurez en suivant le prochain épisode des fabuleuses aventures de "Petit Pierre au pays des synthés magiques et de la bonne fée Lisa" (titre provisoire).
Lorsque leur premier album commun Farscape a paru en 2008, je ne savais trop dans un premier temps que penser. Après avoir été déçu à répétition durant le années 2000 par les choix artistiques de Lisa Gerrard, que je sentais sombrer petit à petit dans l'anecdotique, en refusant de se coltiner à d'autres tempéraments que le sien et en ne travaillant plus qu'avec des collaborateurs de second plan qui se gardaient bien de la pousser à se mettre en danger, j'avais fini par ne plus espérer grand chose d'elle. Trop souvent, Lisa avait choisi pour accompagner sa voix de simples nappes planouillantes sans personnalité propre (sur la BO de Whale Rider notamment) et le résultat avait été décevant, car ces nappes étaient conçues comme un simple entonnoir qui canalise l'attention de l'auditeur vers une voix qui, à n'être ainsi reliée à rien, réussissait le triste exploit de paraître banale. Même Lisa Gerrard n'a pas le droit de dérouler en roue libre et espérer que je trouve ça génial par défaut (même si pour l'efficacité de ma démonstration, je passe ici sous silence The Silver Tree (2006), un album qui m'avait déjà un peu réconcilié avec ses productions récentes).
Connaissant la réputation de Klaus Schulze comme pape allemand du synthé planant, je m'étais donc dit dans un premier temps que cette nouvelle direction allait au moins l'obliger à s'adapter, à abandonner ses ficelles habituelles pour chercher une nouvelle manière de chanter, à mettre sa voix au service d'une autre personnalité artistique, possiblement aussi forte et établie que la sienne.
L'écoute de Farscape m'avait un peu fait déchanter. Comme tout le monde, Klaus Schulze s'est sans doute trouvé dans un premier temps tétanisé par la voix de Lisa Gerrard et n'a pas osé la mettre en danger, se contentant durant les cinq premiers tableaux de tisser un léger tapis d'arpèges et lâchant la bride à Lisa, qui n'était sans doute que trop heureuse de retrouver ses petites habitudes. Les choses commencent seulement à devenir intéressante dans les deux derniers tableaux à la fin du CD2, où un début de dialogue s'installe entre la voix de Lisa Gerrard et l'accompagnement de Klaus Schulze.
Cela dit, le disque, portait déjà en germe le signe d'un possible renouveau. En effet, la longueur des morceaux, une vingtaine de minutes en moyenne, donnait à la chanteuse une liberté nouvelle dont elle semblait ne pas trop savoir que faire mais qui a sans doute dû inconsciemment lui ouvrir de nouvelles perspectives. Après tout, bon nombre de musiques du monde (Nusrat Fateh Ali Khan par exemple) fonctionnent sur le mode de la répétition jusqu'à l'épuisement. Or, c'est une direction dont, jusqu'à présent, les origines pop-rock de Dead Can Dance l'avaient tenue éloignée. Peut-être cette notion de durée allait-elle la conduire à repenser la manière dont elle envisage son chant, à retrouver l'envie de construire des morceaux et cette capacité unique à créer puis à résoudre des tensions, capacité qui était le secret de fabrication de ses productions des années 80 et 90 et qu'on retrouve dans son état le plus pur dans des morceaux comme The Host of Seraphim ou Cantara par exemple.
Tel était mon état d'esprit ce vendredi soir lorsque, confortablement installé dans un des sièges de l'AB, je vois s'éteindre les lumières de la salle (comble) : joie de revoir Lisa Gerrard dans une salle à taille humaine, curiosité de voir de quoi est capable Klaus Schulze, mais faible espoir de pouvoir réellement retrouver l'intensité exceptionnelle de mes concerts de Dead Can Dance et Lisa Gerrard dans les années 90. Qu'en a-t-il été ? Vous le saurez en suivant le prochain épisode des fabuleuses aventures de "Petit Pierre au pays des synthés magiques et de la bonne fée Lisa" (titre provisoire).
lundi, avril 23
Lisa Gerrard, Cirque Royal, 17 avril 2007 (II)
(suite de ce billet)
Après une ou deux minutes d'intermède instrumental, Lisa remonte sur scène (les amateurs de chiffons seront ravis d'apprendre qu'elle a troqué sa roble bleue pour une robe blanche) et entame la seconde partie par un extrait de la très dispensable BO de Whale Rider. Ce sera le dernier temps faible d'un concert qui est sur le point d'entrer dans sa longue apothéose finale avec tout d'abord In Exile, le morceau d'ouverture de The Silver Tree où, comme pour Wandering Star, Lisa Gerrard redécouvre les joies du dépouillement et des vocalises arabisantes qu'elle avait un peu délaissées depuis quelques années.
Si je devais faire une liste de mes cinq morceaux de Dead Can Dance préférés, elle ressemblerait sans doute à ceci : Sanvean, Black Sun, Persephone, Avatar et pour finir le morceau par lequel j'ai découvert le groupe et qui reste sans doute à ce jour mon préféré : The Host of Seraphim (video). Je n'avais encore jamais eu l'occasion de l'entendre en concert et je ne me faisais guère d'illusions sur la possibilité que cela change aujourd'hui. Du coup, lorsque les deux coups de timbale introductifs ont retenti, j'ai murmuré un "Fichtre" légèrement incrédule. Sûrement, la Lisa Gerrard lymphatique et atone de la première moitié du concert n'allait pas oser s'attaquer à ce monument ! Et bien si. Non seulement elle l'a chanté, mais en plus elle l'a chanté en abandonnant enfin tous ses parti-pris précédents. Les trois premières minutes sont ainsi expédiées à fond de balle, résumées en quelques vocalises, réécrites presque (pour tout dire, elle commence sur un "aaaa" et pas sur le "iii" habituel, imaginez la révolution... un peu comme si Sarkozy se posait subitement en défenseur des "exclus et des blessés de la vie"). Manifestement, ce qui l'intéresse est d'arriver le plus vite au coeur du morceau, à la Modulation avec un grand M (ceux qui connaissent le morceau sauront de quoi je parle, les autres n'ont qu'à découvrir) et à partir de là de se laisser glisser dans les méandres des choeurs qui, à partir de la quatrième minute, conduisent le morceau à son terme.... Et tout ça au tempo original, pas ici de dilution dans le temps, le morceau interprété tel qu'il a été écrit, à mon grand soulagement.
Elle enchaîne ensuite avec Space Weaver (un des deux meilleurs morceaux de son dernier album) où, après une intro très atmosphérique, elle égrène deux-trois phrases ("My precious love can only come from above", possiblement un hommage à Aviateur de Véronique Jeannot.....ou pas) avant qu'une rythmique trip-hop n'entre en scène, faisant bifurquer le morceau vers le chef-d'oeuvre que Massive Attack n'écrira plus (quelque part entre Sly et Teardrop, la voix en plus). Si telle est la voie que Lisa Gerrard désire suivre à l'avenir, j'en serai ravi.
Le morceau suivant provient des tout débuts de sa carrière, Dreams Made Flesh, extrait du premier album de This Mortal Coil (oui, oui, celui avec Song To The Siren). La version studio faisait un usage intensif de son instrument de prédilection (le dulcimer, le yang chin, appelez-le comme vous voulez), qu'elle aurait apparemment perdu au cours de la tournée (?!). Michael Edwards est donc chargé de reproduire l'accompagnement au piano, ce qui apporte au morceau une forme de fragilité inattendue. Dans sa version studio, Dreams Made Flesh est sans doute la chanson dans laquelle le pouvoir incantatoire de la voix de Lisa Gerrard est le plus exacerbé, ce qui la met aux antipodes de la musique new-age, à laquelle quelques cuistres continuent pourtant de la rattacher. Ces syllabes mystérieuses, ces intonations extra-terrestres et la densité d'émotions qu'elles véhiculent sont presque terrifiantes. J'étais depuis toujours persuadé qu'un tel morceau ne pouvait résulter que d'une improvisation touchée par la grâce. Il me paraissait impossible qu'il ait pu être "écrit". Pourtant, il a bien dû l'être à un moment ou à un autre puisqu'elle prétendra s'être trompée en l'interprétant (à vue de nez en chantant deux fois la première moitié), réclamera l'indulgence du public et enchaînera aussitôt sur une deuxième tentative.
Après ces trois morceaux sublimes, qu'ajouter ? Lisa semblait en tout cas d'avis que tout avait été dit, puisque c'est à cet instant que son "assistant-béquille" rentre à nouveau sur scène pour présenter les musiciens et remercier le public "Lisa would like to thank.." (c'est très diva d'avoir un assisitant qui parle à votre place, non ?). Le morceau final est sans doute celui que le grand public connaît le mieux : Now We Are Free, extrait de la BO d'un film médiocre (Gladiator, le péplum à oscars de Ridley Scott) et force est de reconnaître que, pour moi en tout cas, sa grandiloquence gentiment pompière passe bien mieux ici sur scène qu'à la fin d'un CD débordant de percussions martiales et d'écoeurantes envolées violoneuses.
Les deux rappels sont tout aussi convinacants, même s'ils paraissent presque anecdotiques après la demi-heure qui a précédé. Lisa commence (possiblement) par rendre hommage à la Palme d'Or de Ken Loach en reprenant The Wind That Shakes The Barley a capella (comme sur Into The Labyrinth) et enchaîne avec Salem's Lot Aria, le morceau qu'elle avait enregistré en 2004 pour la bande originale d'un téléfilm (très bonne BO d'ailleurs, que je vous conseille vivement d'acheter si vous aimez le genre) et qu'elle avait déjà interprété lors de la tournée de Dead Can Dance en 2005. Le deuxième et dernier rappel sera Sleep (ou Hymn for the fallen, son titre en 2005), berceuse en anglais accompagnée au piano dont j'ai déjà dit à l'époque à quelle point elle était sublime. Après nous avoir à tous souhaité de "make beautiful sleep and beautiful dreams", elle s'en retourne vers les coulisses tandis que les lumières se rallument. Un ange est passé.
PS : L'opposition que j'ai voulu faire passer entre les deux moitiés du concert vous paraîtra sans doute artificielle mais elle correspond assez bien à l'évolution de mes sentiments au cours de la soirée. Sans doute cet excès dans le rejet et dans l'adoration et la rapidité avec laquelle je peux passer de l'un à l'autre proviennent-il du fait que mon investissement affectif dans la musique de Lisa Gerrard est très fort et me fait perdre tout recul. Contrairement à beaucoup d'autres amateurs de musique, je n'ai pas peur de me revendiquer 'fan' et donc d'abandonner tout sens de la mesure face à certains groupes ou artistes. La cérébralité objectivante, c'est bien beau mais ça procure peu de frissons.
Setlist (tirée du forum officiel) :
Tempest (Lisa Gerrard & Pieter Bourke - Duality / The Insider OST)
Desert Song (inédit)
Sacrifice (Lisa Gerrard & Pieter Bourke - Duality)
Maharaja (inédit)
The Sea Whisperer (Lisa Gerrard - The Silver Tree)
Black Forest (inédit)
Sanvean (Lisa Gerrard - The Mirror Pool)
Wandering Star (Lisa Gerrard - The Silver Tree)
Meltdown (Lisa Gerrard & Pieter Bourke - The Insider OST)
----
Paikea Legend (Lisa Gerrard - Whale Rider OST)
In Exile (Lisa Gerrard - Silver Tree)
The Host of Seraphim (Dead Can Dance - The Serpent's Egg)
Space Weaver (Lisa Gerrard - The Silver Tree)
Dreams Made Flesh (This Mortal Coil - It'll End In Tears)
Now We Are Free (Lisa Gerrard - Gladiator OST)
---
The Wind That Shakes The Barley (Dead can Dance - Into The Labyrinth)
Salem's Lot Aria (Lisa Gerrard - Salem's Lot OST / Dead Can Dance - Tour CD 2005)
---
Hymn For The Fallen/Sleep (Dead Can Dance - Tour CD 2005)
Photos : voir ici
Vidéos :
- Desert Song, au Grand Rex le lendemain.
et, en bonus, Sacrifice live à la télévision flamande.
Après une ou deux minutes d'intermède instrumental, Lisa remonte sur scène (les amateurs de chiffons seront ravis d'apprendre qu'elle a troqué sa roble bleue pour une robe blanche) et entame la seconde partie par un extrait de la très dispensable BO de Whale Rider. Ce sera le dernier temps faible d'un concert qui est sur le point d'entrer dans sa longue apothéose finale avec tout d'abord In Exile, le morceau d'ouverture de The Silver Tree où, comme pour Wandering Star, Lisa Gerrard redécouvre les joies du dépouillement et des vocalises arabisantes qu'elle avait un peu délaissées depuis quelques années.
Si je devais faire une liste de mes cinq morceaux de Dead Can Dance préférés, elle ressemblerait sans doute à ceci : Sanvean, Black Sun, Persephone, Avatar et pour finir le morceau par lequel j'ai découvert le groupe et qui reste sans doute à ce jour mon préféré : The Host of Seraphim (video). Je n'avais encore jamais eu l'occasion de l'entendre en concert et je ne me faisais guère d'illusions sur la possibilité que cela change aujourd'hui. Du coup, lorsque les deux coups de timbale introductifs ont retenti, j'ai murmuré un "Fichtre" légèrement incrédule. Sûrement, la Lisa Gerrard lymphatique et atone de la première moitié du concert n'allait pas oser s'attaquer à ce monument ! Et bien si. Non seulement elle l'a chanté, mais en plus elle l'a chanté en abandonnant enfin tous ses parti-pris précédents. Les trois premières minutes sont ainsi expédiées à fond de balle, résumées en quelques vocalises, réécrites presque (pour tout dire, elle commence sur un "aaaa" et pas sur le "iii" habituel, imaginez la révolution... un peu comme si Sarkozy se posait subitement en défenseur des "exclus et des blessés de la vie"). Manifestement, ce qui l'intéresse est d'arriver le plus vite au coeur du morceau, à la Modulation avec un grand M (ceux qui connaissent le morceau sauront de quoi je parle, les autres n'ont qu'à découvrir) et à partir de là de se laisser glisser dans les méandres des choeurs qui, à partir de la quatrième minute, conduisent le morceau à son terme.... Et tout ça au tempo original, pas ici de dilution dans le temps, le morceau interprété tel qu'il a été écrit, à mon grand soulagement.
Elle enchaîne ensuite avec Space Weaver (un des deux meilleurs morceaux de son dernier album) où, après une intro très atmosphérique, elle égrène deux-trois phrases ("My precious love can only come from above", possiblement un hommage à Aviateur de Véronique Jeannot.....ou pas) avant qu'une rythmique trip-hop n'entre en scène, faisant bifurquer le morceau vers le chef-d'oeuvre que Massive Attack n'écrira plus (quelque part entre Sly et Teardrop, la voix en plus). Si telle est la voie que Lisa Gerrard désire suivre à l'avenir, j'en serai ravi.
Le morceau suivant provient des tout débuts de sa carrière, Dreams Made Flesh, extrait du premier album de This Mortal Coil (oui, oui, celui avec Song To The Siren). La version studio faisait un usage intensif de son instrument de prédilection (le dulcimer, le yang chin, appelez-le comme vous voulez), qu'elle aurait apparemment perdu au cours de la tournée (?!). Michael Edwards est donc chargé de reproduire l'accompagnement au piano, ce qui apporte au morceau une forme de fragilité inattendue. Dans sa version studio, Dreams Made Flesh est sans doute la chanson dans laquelle le pouvoir incantatoire de la voix de Lisa Gerrard est le plus exacerbé, ce qui la met aux antipodes de la musique new-age, à laquelle quelques cuistres continuent pourtant de la rattacher. Ces syllabes mystérieuses, ces intonations extra-terrestres et la densité d'émotions qu'elles véhiculent sont presque terrifiantes. J'étais depuis toujours persuadé qu'un tel morceau ne pouvait résulter que d'une improvisation touchée par la grâce. Il me paraissait impossible qu'il ait pu être "écrit". Pourtant, il a bien dû l'être à un moment ou à un autre puisqu'elle prétendra s'être trompée en l'interprétant (à vue de nez en chantant deux fois la première moitié), réclamera l'indulgence du public et enchaînera aussitôt sur une deuxième tentative.
Après ces trois morceaux sublimes, qu'ajouter ? Lisa semblait en tout cas d'avis que tout avait été dit, puisque c'est à cet instant que son "assistant-béquille" rentre à nouveau sur scène pour présenter les musiciens et remercier le public "Lisa would like to thank.." (c'est très diva d'avoir un assisitant qui parle à votre place, non ?). Le morceau final est sans doute celui que le grand public connaît le mieux : Now We Are Free, extrait de la BO d'un film médiocre (Gladiator, le péplum à oscars de Ridley Scott) et force est de reconnaître que, pour moi en tout cas, sa grandiloquence gentiment pompière passe bien mieux ici sur scène qu'à la fin d'un CD débordant de percussions martiales et d'écoeurantes envolées violoneuses.
Les deux rappels sont tout aussi convinacants, même s'ils paraissent presque anecdotiques après la demi-heure qui a précédé. Lisa commence (possiblement) par rendre hommage à la Palme d'Or de Ken Loach en reprenant The Wind That Shakes The Barley a capella (comme sur Into The Labyrinth) et enchaîne avec Salem's Lot Aria, le morceau qu'elle avait enregistré en 2004 pour la bande originale d'un téléfilm (très bonne BO d'ailleurs, que je vous conseille vivement d'acheter si vous aimez le genre) et qu'elle avait déjà interprété lors de la tournée de Dead Can Dance en 2005. Le deuxième et dernier rappel sera Sleep (ou Hymn for the fallen, son titre en 2005), berceuse en anglais accompagnée au piano dont j'ai déjà dit à l'époque à quelle point elle était sublime. Après nous avoir à tous souhaité de "make beautiful sleep and beautiful dreams", elle s'en retourne vers les coulisses tandis que les lumières se rallument. Un ange est passé.
PS : L'opposition que j'ai voulu faire passer entre les deux moitiés du concert vous paraîtra sans doute artificielle mais elle correspond assez bien à l'évolution de mes sentiments au cours de la soirée. Sans doute cet excès dans le rejet et dans l'adoration et la rapidité avec laquelle je peux passer de l'un à l'autre proviennent-il du fait que mon investissement affectif dans la musique de Lisa Gerrard est très fort et me fait perdre tout recul. Contrairement à beaucoup d'autres amateurs de musique, je n'ai pas peur de me revendiquer 'fan' et donc d'abandonner tout sens de la mesure face à certains groupes ou artistes. La cérébralité objectivante, c'est bien beau mais ça procure peu de frissons.
Setlist (tirée du forum officiel) :
Tempest (Lisa Gerrard & Pieter Bourke - Duality / The Insider OST)
Desert Song (inédit)
Sacrifice (Lisa Gerrard & Pieter Bourke - Duality)
Maharaja (inédit)
The Sea Whisperer (Lisa Gerrard - The Silver Tree)
Black Forest (inédit)
Sanvean (Lisa Gerrard - The Mirror Pool)
Wandering Star (Lisa Gerrard - The Silver Tree)
Meltdown (Lisa Gerrard & Pieter Bourke - The Insider OST)
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Paikea Legend (Lisa Gerrard - Whale Rider OST)
In Exile (Lisa Gerrard - Silver Tree)
The Host of Seraphim (Dead Can Dance - The Serpent's Egg)
Space Weaver (Lisa Gerrard - The Silver Tree)
Dreams Made Flesh (This Mortal Coil - It'll End In Tears)
Now We Are Free (Lisa Gerrard - Gladiator OST)
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The Wind That Shakes The Barley (Dead can Dance - Into The Labyrinth)
Salem's Lot Aria (Lisa Gerrard - Salem's Lot OST / Dead Can Dance - Tour CD 2005)
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Hymn For The Fallen/Sleep (Dead Can Dance - Tour CD 2005)
Photos : voir ici
Vidéos :
- Desert Song, au Grand Rex le lendemain.
et, en bonus, Sacrifice live à la télévision flamande.
dimanche, avril 22
Lisa Gerrard, Cirque Royal, 17 avril 2007 (I)
Préambule : j'ai déjà longuement causé de Dead Can Dance et de Lisa Gerrard ici et là. Si vous voulez avoir une bonne idée de l'importance qu'a eu et a encore Lisa Gerrard dans mon éducation musicale, c'est un bon début.
Depuis 15 ans que le suis la carrière de Lisa Gerrard, ma relation vis-à-vis de sa musique est passée par à peu près tous les états possibles. De l'obsession à l'indifférence et du "Pfff. J'abandonne. Plus jamais je n'achèterai un de ses disques" au "YAHFHJAHZGARGLLL ! Elle sort un nouvel album, ENFIN !!!" Depuis quelques années, mon opinion fluctuante sur Lisa Gerrard est donc le résultat d'une lutte d'influence entre deux sentiments contradictoires : une déception vis-à-vis d'un plan de carrière hasardeux et une envie viscérale de retrouver le paradis perdu, l'euphorie qui m'envahissait en écoutant sa musique à l'époque. Le concert qu'elle a donné mardi dernier au Cirque Royal de Bruxelles en est l'illustration presque parfaite. Chacune des deux parties illustrant jusqu'à la caricature chacun de ces deux sentiments.
La scène semble de premier abord bien vide. Plein centre, une chaise avec un verre d'eau bien en évidence. Sur la gauche, un piano à queue un peu en retrait. Sur la droite, un synthé. Entre les deux, un gong. Rien d'autre. Vers 20h30, Michael Edwards (qui a en partie produit The Silver Tree) prend place derrière le piano et John Bonnar (déjà présent avec Dead Can Dance lors de la tournée Toward The Within) se place à côté du gong, tandis que Lisa vient prendre place sur le devant de la scène. Lorsque les premières notes de Tempest surgissent, l'explication de l'absence d'instruments sur scène apparaît clairement. L'essentiel de l'accompagnement musical est pré-enregistré et j'en viens à craindre un concert-karaoké de province où Lisa Gerrard se contenterait de plaquer sa voix sur les bandes des versions studio. Cette impression désagréable me poursuit durant tout le début du concert, d'autant que sur les six premiers morceaux joués, trois sont des inédits (dont je ne garde guère de souvenirs, ce qui n'est pas forcément bon signe) et un quatrième est un des morceaux les moins intéressants du nouvel album. Il n'y a guère que Sacrifice qui vient me mettre un peu de baume au coeur même si je l'ai toujours trouvé légèrement surestimé par les fans.
Les choses empirent encore un peu lorsque l'intro au synthé de Sanvean survient, non pas que ce soit un mauvais morceau (il s'agit même à mon avis de la chanson la plus terrassante de tout son répertoire) mais parce que l'évolution au fil des ans de la manière dont elle l'interprète est sans doute pour moi le révélateur le plus criant de l'impasse artistique dans laquelle elle s'est longtemps égarée. De la version de Toward the Within à celle-ci, en passant par celles de The Mirror Pool et de la tournée 2005 de DcD, le tempo a sans doute été divisé par deux. Du coup, les harmonies s'étirent, s'étirent jusqu'à perdre tout pouvoir émotionnel. Je me suis d'ailleurs retrouvé à tenter d'ignorer ce qui se passait sur scène, préférant me remémorer l'absolue perfection de la première version, à en regretter le débordement d'énergie jaillissante. Sur scène, Lisa semble chanter le morceau comme une longue mélopée éthérée, comme le souvenir d'une émotion perdue qu'elle tenterait vainement de retrouver en singeant ses inflexions d'autrefois, et la voir me rend triste. A voir la lenteur mortifère de ses mouvements, la componction de son attitude, les yeux souvent fermés, les poses anti-naturelles qu'elle est forcée de prendre pour maintenir son équilibre, j'en suis même venu à me demander si son cas ne relevait pas de plus en plus de la psychiatrie et si, poussée par un entourage avide, elle n'était pas en train de se détruire lentement dans une tournée qu'elle n'était manifestement plus en état d'assumer. J'ai pensé à ces personnages de roman fantastique, à ces riches héritières d'une pâleur cadavérique se laissant mourir de langueur dans des châteaux sombres, s'effaçant progressivement, happée progressivement par un monde intérieur sur lequel les médecins n'ont nulle prise. Ca en est au point d'ailleurs qu'avant la petite interruption pour changement de costume, un assistant vient du fond de la scène pour la soutenir durant les quelques pas qui la mènent dans les coulisses. Même marcher semble être devenu pour elle une épreuve insurmontable. Dans une rare intervention parlée, elle dira d'ailleurs un truc du genre "If sometimes I fall over it's because I have no balance. I used to have someting to hold on to, but I don't anymore", avec un petit sourire triste.
Bien qu'une part de théâtralité entre sans doute en jeu dans la manière dont elle se présente sur scène et qu'il serait dangereux d'en inférer quoi que ce soit sur sur sa manière d'être loin des projecteurs, l'impression générale que j'ai retiré de cette première partie fut cependant celle d'un incroyable gâchis, d'une voix fabuleuse qui s'étiolerait lentement, prisonnière d'une inspiration moribonde. Pourtant, une lueur d'espoir se dessine avec les deux derniers morceaux de cette première partie. Wandering Star est un des meilleurs extraits de The Silver Tree. Le dépouillement de l'accompagnement musical y rappelle notamment Song of the Sibyl ou Wilderness. Encore meilleur fut Meltdown, un extrait de la BO de Révélations (The Insider) dont j'avais oublié jusqu'à l'existence et où Lisa Gerrard expérimentait déjà avec l'atmosphère trip-hop qu'elle a creusée sur The Silver Tree. Du coup, lorsqu'elle a disparu d'un pas mal assuré vers les coulisses, je sentais déjà frémir en moi les prémices de la rédemption. J'y reviens très vite.
Depuis 15 ans que le suis la carrière de Lisa Gerrard, ma relation vis-à-vis de sa musique est passée par à peu près tous les états possibles. De l'obsession à l'indifférence et du "Pfff. J'abandonne. Plus jamais je n'achèterai un de ses disques" au "YAHFHJAHZGARGLLL ! Elle sort un nouvel album, ENFIN !!!" Depuis quelques années, mon opinion fluctuante sur Lisa Gerrard est donc le résultat d'une lutte d'influence entre deux sentiments contradictoires : une déception vis-à-vis d'un plan de carrière hasardeux et une envie viscérale de retrouver le paradis perdu, l'euphorie qui m'envahissait en écoutant sa musique à l'époque. Le concert qu'elle a donné mardi dernier au Cirque Royal de Bruxelles en est l'illustration presque parfaite. Chacune des deux parties illustrant jusqu'à la caricature chacun de ces deux sentiments.
La scène semble de premier abord bien vide. Plein centre, une chaise avec un verre d'eau bien en évidence. Sur la gauche, un piano à queue un peu en retrait. Sur la droite, un synthé. Entre les deux, un gong. Rien d'autre. Vers 20h30, Michael Edwards (qui a en partie produit The Silver Tree) prend place derrière le piano et John Bonnar (déjà présent avec Dead Can Dance lors de la tournée Toward The Within) se place à côté du gong, tandis que Lisa vient prendre place sur le devant de la scène. Lorsque les premières notes de Tempest surgissent, l'explication de l'absence d'instruments sur scène apparaît clairement. L'essentiel de l'accompagnement musical est pré-enregistré et j'en viens à craindre un concert-karaoké de province où Lisa Gerrard se contenterait de plaquer sa voix sur les bandes des versions studio. Cette impression désagréable me poursuit durant tout le début du concert, d'autant que sur les six premiers morceaux joués, trois sont des inédits (dont je ne garde guère de souvenirs, ce qui n'est pas forcément bon signe) et un quatrième est un des morceaux les moins intéressants du nouvel album. Il n'y a guère que Sacrifice qui vient me mettre un peu de baume au coeur même si je l'ai toujours trouvé légèrement surestimé par les fans.
Les choses empirent encore un peu lorsque l'intro au synthé de Sanvean survient, non pas que ce soit un mauvais morceau (il s'agit même à mon avis de la chanson la plus terrassante de tout son répertoire) mais parce que l'évolution au fil des ans de la manière dont elle l'interprète est sans doute pour moi le révélateur le plus criant de l'impasse artistique dans laquelle elle s'est longtemps égarée. De la version de Toward the Within à celle-ci, en passant par celles de The Mirror Pool et de la tournée 2005 de DcD, le tempo a sans doute été divisé par deux. Du coup, les harmonies s'étirent, s'étirent jusqu'à perdre tout pouvoir émotionnel. Je me suis d'ailleurs retrouvé à tenter d'ignorer ce qui se passait sur scène, préférant me remémorer l'absolue perfection de la première version, à en regretter le débordement d'énergie jaillissante. Sur scène, Lisa semble chanter le morceau comme une longue mélopée éthérée, comme le souvenir d'une émotion perdue qu'elle tenterait vainement de retrouver en singeant ses inflexions d'autrefois, et la voir me rend triste. A voir la lenteur mortifère de ses mouvements, la componction de son attitude, les yeux souvent fermés, les poses anti-naturelles qu'elle est forcée de prendre pour maintenir son équilibre, j'en suis même venu à me demander si son cas ne relevait pas de plus en plus de la psychiatrie et si, poussée par un entourage avide, elle n'était pas en train de se détruire lentement dans une tournée qu'elle n'était manifestement plus en état d'assumer. J'ai pensé à ces personnages de roman fantastique, à ces riches héritières d'une pâleur cadavérique se laissant mourir de langueur dans des châteaux sombres, s'effaçant progressivement, happée progressivement par un monde intérieur sur lequel les médecins n'ont nulle prise. Ca en est au point d'ailleurs qu'avant la petite interruption pour changement de costume, un assistant vient du fond de la scène pour la soutenir durant les quelques pas qui la mènent dans les coulisses. Même marcher semble être devenu pour elle une épreuve insurmontable. Dans une rare intervention parlée, elle dira d'ailleurs un truc du genre "If sometimes I fall over it's because I have no balance. I used to have someting to hold on to, but I don't anymore", avec un petit sourire triste.
Bien qu'une part de théâtralité entre sans doute en jeu dans la manière dont elle se présente sur scène et qu'il serait dangereux d'en inférer quoi que ce soit sur sur sa manière d'être loin des projecteurs, l'impression générale que j'ai retiré de cette première partie fut cependant celle d'un incroyable gâchis, d'une voix fabuleuse qui s'étiolerait lentement, prisonnière d'une inspiration moribonde. Pourtant, une lueur d'espoir se dessine avec les deux derniers morceaux de cette première partie. Wandering Star est un des meilleurs extraits de The Silver Tree. Le dépouillement de l'accompagnement musical y rappelle notamment Song of the Sibyl ou Wilderness. Encore meilleur fut Meltdown, un extrait de la BO de Révélations (The Insider) dont j'avais oublié jusqu'à l'existence et où Lisa Gerrard expérimentait déjà avec l'atmosphère trip-hop qu'elle a creusée sur The Silver Tree. Du coup, lorsqu'elle a disparu d'un pas mal assuré vers les coulisses, je sentais déjà frémir en moi les prémices de la rédemption. J'y reviens très vite.
dimanche, mars 20
Dead Can Dance (II)
PREAMBULE
J'ai déjà longuement élaboré avant-hier sur la manière dont je ressentais la musique de Dead Can Dance et tout ce que j'ai dit s'applique évidemment aussi au concert de jeudi dernier (sauf peut-être pour Sanvean, dont la version live m'a frustré, comme je l'explique plus bas). Donc, je ne me suis pas senti obligé de m'appesantir à nouveau sur le déferlement d'émotions que le concert a provoqué en moi. Du coup, on m'a fait remarquer que ce compte-rendu paraissait un peu froid et clinique. Ce n'était pas mon intention. Sans doute est-ce qu'il se veut une image fidèle de ce à quoi j'ai pensé durant les deux heures de concert et, malheureusement, la majeure partie de ce qui m'a traversé l'esprit et est transposable en mots portait sur des points de détail. L'essentiel a refusé de se laisser capturer par des mots, sauf peut-être à réécrire mon précédent billet. Pour avoir une idée plus juste de ce que j'ai ressenti, vous devriez donc sans doute lire les deux.
COMPTE-RENDU
Le concert a lieu au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (ridiculement appelé depuis quelques années le BOZAR), un bâtiment dû à Victor Horta et dans lequel je n'avais jamais mis les pieds. Cela semble être une volonté délibérée de la part de Dead Can Dance d'organiser cette tournée dans des salles prestigieuses et je dois avouer que cela rajoute encore au caractère événementiel de leur reformation. Le public, en majorité flamand, est un mélange improbable de jeunes gens de bonne famille, de goths en costumes et de hippies sur le retour en manteau long et chapeau de cowboy. Il prend son temps pour s'installer tandis que l'album de Nouvelle Vague est diffusé en fond sonore.
Je suis très bien placé, fauteuil E6, cinquième rangée, très légèrement excentré sur la gauche et j'ai payé mon ticket en conséquence (48 €). Le pupitre de Lisa, entièrement drapé de jaune, est quasiment face à moi et, eussé-je possédé un bras de cinq mètres, j'aurais pu le toucher. A droite, le micro de Brendan et la petite table contenant ses instruments. A gauche, un micro, seul (pour Lance Hogan, déjà présent sur la tournée Toward the Within). Au fond à gauche, trois ensembles de percussions. Au fond à droite, deux claviers dont l'un est destiné à Patrick 'meilleur compositeur irlandais' Cassidy lui-même. De grandes tentures noires et rouges ont été tendues au fond de la salle.
A 20h20, entrée en scène.
Lisa porte une robe (et une pince à cheveux) jaune canari assortie à son pupitre. Je n'ai jamais été aussi proche de la scène pendant un de ses concerts, ce qui m'a permis de l'observer attentivement. Elle se déplace très lentement, avec une componction qui flirte avec le maniérisme. Tous ses gestes semblent avoir été mûrement pesés avant d'être effectués. J'ai par ailleurs été surpris de voir qu'elle chante la plupart du temps les yeux ouverts (sur le DVD de Toward the Within elle a souvent les yeux fermés). Elle n'a en revanche pas perdu cette étrange grimace dédaigneuse qui lui vient naturellement quand elle chante (on penserait presque à Billy Idol). Durant le concert, je me suis régulièrement demandé si elle jouait un rôle sur scène et quittait ses affectations de prêtresse mystique en coulisses ou bien si elle était réellement comme ça "dans la vraie vie", tout entière dirigée vers elle-même, comme absente au monde. En tout cas, après un morceau, surprise par des applaudissements particulièrement nourris, elle laissa son impassibilité se fissurer et arbora quelques secondes un sourire (presque un rire) embarrassé qu'elle maquilla bien vite en tendant la main vers le public pour le remercier.
Brendan est devenu complètement chauve (et légèrement bedonnant) et porte une chemise noire et un pantalon à gros carreaux vert foncé et noir d'un goût discutable. Il change d'instruments quasiment à chaque morceau et joue un peu le rôle de chef d'orchestre. Il décide quand les morceaux s'arrêtent et tous les musiciens (Lisa comprise) le regarde régulièrement pour avoir des indications. Beaucoup de gens ont tendance à résumer Dead Can Dance à Lisa et à sa voix mais, sur scène, il apparaît évident que le rôle de Brendan est fondamental.
Ce n'est que la deuxième fois que je vois Dead Can Dance en concert (même si j'ai aussi vu Brendan et Lisa séparément). La première fois, c'était en 1993 au Cirque Royal pour la tournée Toward The Within et je me rappelle avoir ressenti une vague frustration devant le fait qu'ils avaient essentiellement joué des inédits (qu'on retrouva par la suite sur l'album live). J'avais tellement perdu l'habitude d'être surpris en écoutant Dead Can Dance, de ne pas pouvoir anticiper la suite des morceaux que je n'ai pas très bien su comment réagir face à cet afflux inattendu de nouveautés. Pour cette tournée, qui avait pourtant a priori tout d'une opération mercantile pour renflouer les tiroirs-caisses, je m'attendais à ce que les inédits soient nettement plus rares. Et bien pas du tout. A ma grande surprise, un bon tiers du concert sera composé de morceaux pour moi inconnus : cinq de Lisa et deux de Brendan. Ces inédits donnaient parfois l'impression d'avoir été composés pour des albums solo, puis rapidement réorchestrés et intégrés au concert. Le plus souvent d'ailleurs, l'un(e) des deux musiciens était en coulisses durant les inédits de l'autre. Cela dit, c'était déjà le cas en 1993 et, à l'époque, ça ne gênait personne. De plus, le fait qu'ils aient pris la peine de proposer des inédits permet d'espérer que cette reformation débouchera un jour sur l'enregistrement d'un nouvel album. Croisons les doigts.
Les morceaux connus ont également réservé quelques surprises, notamment lorsque la voix de Lisa a doublé la partition de synthé entre les deuxième et troisième couplet de How fortunate the man with none, ce qu'elle ne faisait pas, me semble-t-il, sur l'album. En règle générale, les tempos étaient assez nettement ralentis, surtout pour les morceaux de Lisa. Je me suis même demandé si elle n'était pas devenue incapable de jouer ou chanter ses anciens morceaux au tempo (est-ce pour cela que nous n'avons pas eu droit à Cantara ?). C'est particulièrement flagrant sur Sanvean pour lequel j'étais toujours une phrase en avance sur Lisa (qui l'a pris presque deux fois plus lentement qu'il y a douze ans). La première moitié de Rakim, essentiellement un solo de Lisa au Yang Qin, est aussi nettement ralentie tandis que la seconde est prise plus ou moins au tempo. Du coup, lorsque les percussions rentrent et Brendan se met à chanter, Lisa semblait très tendue, presque paniquée par la vitesse et a fait quelques fausses notes dans ses interventions au Yang Qin qui la firent grimacer de honte. Brendan ne fut pas non plus à l'abri des erreurs dans son chant. Il a notamment inversé "disillusionment" et "domestic graveyard" dans The Ubiquitous Mr Lovegrove et manqué une entrée dans Rakim ("..vored son"). Certes, tout cela n'est absolument pas grave (et je ne le signale que parce que je suis un incurable nerd pour tout ce qui touche à l'oeuvre de Dead Can Dance) mais ça illustre je crois assez bien les chemins divergents pris par les deux musiciens depuis la séparation du groupe.
Le public (moi compris) était clairement conquis d'avance. Silencieux pendant les morceaux (même si certains fâcheux ne reconnaissaient Yulunga ou Severance qu'après 30 secondes et lançaient donc des applaudissements trop tardifs), il se levait comme un seul homme dès que les musiciens faisaient mine de quitter la scène, et parfois même alors qu'ils restaient sur scène. Au cours du concert, il y eut ainsi quatre moments où tout le public s'est mis debout spontanément (Rakim, Yulunga, Severance et le dernier morceau). Dès que le silence se faisait, en quelques secondes, tout le monde était debout. La seule autre fois que j'ai vu le public réagir ainsi, comme un groupe homogène, c'était déjà Dead Can Dance, en 1993. Je me rappelle notamment avoir été frappé par le fait que les spectateurs y criaient 'We love you', plutôt que 'I love you'.
SETLIST
Début à 20h20 (les titres des morceaux inédits sont tirés du forum officiel)
1. Nierika
2. Saffron : Inédit BP (assez moyen)
3. Yamyinar : Inédit LG sur des arpèges de BP
4. The Ubiquitous Mr Lovegrove (légèrement ralenti, LG aux cymbales)
5. The love that cannot be : Inédit LG, long, arythmique sur des nappes de synthés (BP en coulisses)
6. The Lotus Eaters
7. Crescent : Inédit BP (LG tabla)
8. Minus Sanctus : Inédit LG
9. Saltarello (21h10)
10. The wind that shakes the barley (BP s'assied sur la scène pour écouter)
11. How fortunate the man with none
12. Dreams made flesh (seul moment du concert où BP et LG sont l'un à
côté de l'autre)
13. I can see now/American dreaming (LG en coulisses)
14. Sanvean (sans Tristan) (BP en coulisses)
15. Rakim
----
16. Black Sun (LG aux castacymbalettes (je néologise si je veux))
17. Salem's Lot - Aria : Inédit LG au synthé
18. Yulunga
----
19. Severance
20. Hymn for the Fallen : Inédit. LG chante en anglais et la voix de BP vient la rejoindre sur le final. Beau à pleurer.
Fin à 22h20. S'il y a vraiment eu 2h30 de concert à Paris, je vais être
bien triste. Il faudra attendre l'arrivée des CD pour pouvoir en juger je suppose.
LIENS
Photos (ici et là)
J'ai déjà longuement élaboré avant-hier sur la manière dont je ressentais la musique de Dead Can Dance et tout ce que j'ai dit s'applique évidemment aussi au concert de jeudi dernier (sauf peut-être pour Sanvean, dont la version live m'a frustré, comme je l'explique plus bas). Donc, je ne me suis pas senti obligé de m'appesantir à nouveau sur le déferlement d'émotions que le concert a provoqué en moi. Du coup, on m'a fait remarquer que ce compte-rendu paraissait un peu froid et clinique. Ce n'était pas mon intention. Sans doute est-ce qu'il se veut une image fidèle de ce à quoi j'ai pensé durant les deux heures de concert et, malheureusement, la majeure partie de ce qui m'a traversé l'esprit et est transposable en mots portait sur des points de détail. L'essentiel a refusé de se laisser capturer par des mots, sauf peut-être à réécrire mon précédent billet. Pour avoir une idée plus juste de ce que j'ai ressenti, vous devriez donc sans doute lire les deux.
COMPTE-RENDU
Le concert a lieu au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (ridiculement appelé depuis quelques années le BOZAR), un bâtiment dû à Victor Horta et dans lequel je n'avais jamais mis les pieds. Cela semble être une volonté délibérée de la part de Dead Can Dance d'organiser cette tournée dans des salles prestigieuses et je dois avouer que cela rajoute encore au caractère événementiel de leur reformation. Le public, en majorité flamand, est un mélange improbable de jeunes gens de bonne famille, de goths en costumes et de hippies sur le retour en manteau long et chapeau de cowboy. Il prend son temps pour s'installer tandis que l'album de Nouvelle Vague est diffusé en fond sonore.
Je suis très bien placé, fauteuil E6, cinquième rangée, très légèrement excentré sur la gauche et j'ai payé mon ticket en conséquence (48 €). Le pupitre de Lisa, entièrement drapé de jaune, est quasiment face à moi et, eussé-je possédé un bras de cinq mètres, j'aurais pu le toucher. A droite, le micro de Brendan et la petite table contenant ses instruments. A gauche, un micro, seul (pour Lance Hogan, déjà présent sur la tournée Toward the Within). Au fond à gauche, trois ensembles de percussions. Au fond à droite, deux claviers dont l'un est destiné à Patrick 'meilleur compositeur irlandais' Cassidy lui-même. De grandes tentures noires et rouges ont été tendues au fond de la salle.
A 20h20, entrée en scène.
Lisa porte une robe (et une pince à cheveux) jaune canari assortie à son pupitre. Je n'ai jamais été aussi proche de la scène pendant un de ses concerts, ce qui m'a permis de l'observer attentivement. Elle se déplace très lentement, avec une componction qui flirte avec le maniérisme. Tous ses gestes semblent avoir été mûrement pesés avant d'être effectués. J'ai par ailleurs été surpris de voir qu'elle chante la plupart du temps les yeux ouverts (sur le DVD de Toward the Within elle a souvent les yeux fermés). Elle n'a en revanche pas perdu cette étrange grimace dédaigneuse qui lui vient naturellement quand elle chante (on penserait presque à Billy Idol). Durant le concert, je me suis régulièrement demandé si elle jouait un rôle sur scène et quittait ses affectations de prêtresse mystique en coulisses ou bien si elle était réellement comme ça "dans la vraie vie", tout entière dirigée vers elle-même, comme absente au monde. En tout cas, après un morceau, surprise par des applaudissements particulièrement nourris, elle laissa son impassibilité se fissurer et arbora quelques secondes un sourire (presque un rire) embarrassé qu'elle maquilla bien vite en tendant la main vers le public pour le remercier.
Brendan est devenu complètement chauve (et légèrement bedonnant) et porte une chemise noire et un pantalon à gros carreaux vert foncé et noir d'un goût discutable. Il change d'instruments quasiment à chaque morceau et joue un peu le rôle de chef d'orchestre. Il décide quand les morceaux s'arrêtent et tous les musiciens (Lisa comprise) le regarde régulièrement pour avoir des indications. Beaucoup de gens ont tendance à résumer Dead Can Dance à Lisa et à sa voix mais, sur scène, il apparaît évident que le rôle de Brendan est fondamental.
Ce n'est que la deuxième fois que je vois Dead Can Dance en concert (même si j'ai aussi vu Brendan et Lisa séparément). La première fois, c'était en 1993 au Cirque Royal pour la tournée Toward The Within et je me rappelle avoir ressenti une vague frustration devant le fait qu'ils avaient essentiellement joué des inédits (qu'on retrouva par la suite sur l'album live). J'avais tellement perdu l'habitude d'être surpris en écoutant Dead Can Dance, de ne pas pouvoir anticiper la suite des morceaux que je n'ai pas très bien su comment réagir face à cet afflux inattendu de nouveautés. Pour cette tournée, qui avait pourtant a priori tout d'une opération mercantile pour renflouer les tiroirs-caisses, je m'attendais à ce que les inédits soient nettement plus rares. Et bien pas du tout. A ma grande surprise, un bon tiers du concert sera composé de morceaux pour moi inconnus : cinq de Lisa et deux de Brendan. Ces inédits donnaient parfois l'impression d'avoir été composés pour des albums solo, puis rapidement réorchestrés et intégrés au concert. Le plus souvent d'ailleurs, l'un(e) des deux musiciens était en coulisses durant les inédits de l'autre. Cela dit, c'était déjà le cas en 1993 et, à l'époque, ça ne gênait personne. De plus, le fait qu'ils aient pris la peine de proposer des inédits permet d'espérer que cette reformation débouchera un jour sur l'enregistrement d'un nouvel album. Croisons les doigts.
Les morceaux connus ont également réservé quelques surprises, notamment lorsque la voix de Lisa a doublé la partition de synthé entre les deuxième et troisième couplet de How fortunate the man with none, ce qu'elle ne faisait pas, me semble-t-il, sur l'album. En règle générale, les tempos étaient assez nettement ralentis, surtout pour les morceaux de Lisa. Je me suis même demandé si elle n'était pas devenue incapable de jouer ou chanter ses anciens morceaux au tempo (est-ce pour cela que nous n'avons pas eu droit à Cantara ?). C'est particulièrement flagrant sur Sanvean pour lequel j'étais toujours une phrase en avance sur Lisa (qui l'a pris presque deux fois plus lentement qu'il y a douze ans). La première moitié de Rakim, essentiellement un solo de Lisa au Yang Qin, est aussi nettement ralentie tandis que la seconde est prise plus ou moins au tempo. Du coup, lorsque les percussions rentrent et Brendan se met à chanter, Lisa semblait très tendue, presque paniquée par la vitesse et a fait quelques fausses notes dans ses interventions au Yang Qin qui la firent grimacer de honte. Brendan ne fut pas non plus à l'abri des erreurs dans son chant. Il a notamment inversé "disillusionment" et "domestic graveyard" dans The Ubiquitous Mr Lovegrove et manqué une entrée dans Rakim ("..vored son"). Certes, tout cela n'est absolument pas grave (et je ne le signale que parce que je suis un incurable nerd pour tout ce qui touche à l'oeuvre de Dead Can Dance) mais ça illustre je crois assez bien les chemins divergents pris par les deux musiciens depuis la séparation du groupe.
Le public (moi compris) était clairement conquis d'avance. Silencieux pendant les morceaux (même si certains fâcheux ne reconnaissaient Yulunga ou Severance qu'après 30 secondes et lançaient donc des applaudissements trop tardifs), il se levait comme un seul homme dès que les musiciens faisaient mine de quitter la scène, et parfois même alors qu'ils restaient sur scène. Au cours du concert, il y eut ainsi quatre moments où tout le public s'est mis debout spontanément (Rakim, Yulunga, Severance et le dernier morceau). Dès que le silence se faisait, en quelques secondes, tout le monde était debout. La seule autre fois que j'ai vu le public réagir ainsi, comme un groupe homogène, c'était déjà Dead Can Dance, en 1993. Je me rappelle notamment avoir été frappé par le fait que les spectateurs y criaient 'We love you', plutôt que 'I love you'.
SETLIST
Début à 20h20 (les titres des morceaux inédits sont tirés du forum officiel)
1. Nierika
2. Saffron : Inédit BP (assez moyen)
3. Yamyinar : Inédit LG sur des arpèges de BP
4. The Ubiquitous Mr Lovegrove (légèrement ralenti, LG aux cymbales)
5. The love that cannot be : Inédit LG, long, arythmique sur des nappes de synthés (BP en coulisses)
6. The Lotus Eaters
7. Crescent : Inédit BP (LG tabla)
8. Minus Sanctus : Inédit LG
9. Saltarello (21h10)
10. The wind that shakes the barley (BP s'assied sur la scène pour écouter)
11. How fortunate the man with none
12. Dreams made flesh (seul moment du concert où BP et LG sont l'un à
côté de l'autre)
13. I can see now/American dreaming (LG en coulisses)
14. Sanvean (sans Tristan) (BP en coulisses)
15. Rakim
----
16. Black Sun (LG aux castacymbalettes (je néologise si je veux))
17. Salem's Lot - Aria : Inédit LG au synthé
18. Yulunga
----
19. Severance
20. Hymn for the Fallen : Inédit. LG chante en anglais et la voix de BP vient la rejoindre sur le final. Beau à pleurer.
Fin à 22h20. S'il y a vraiment eu 2h30 de concert à Paris, je vais être
bien triste. Il faudra attendre l'arrivée des CD pour pouvoir en juger je suppose.
LIENS
Photos (ici et là)
vendredi, mars 18
Dead Can Dance (I)
Cela ne transparaît peut-être pas très clairement dans ce que j'écris ici au jour le jour mais la musique pour moi se divise en deux grandes catégories : Dead Can Dance (mon "meilleur groupe du monde" à moi que j'ai) et puis tout le reste. La manière dont je vis et ai vécu leur musique les inscrit naturellement dans une catégorie à part. Si je n'avais peur de mourir de honte suite à l'usage d'un tel cliché, je dirais que la seule chose qui pourrait me faire admettre l'existence d'une "transcendance" est sans doute l'oeuvre de Dead Can Dance. N'y voyez cependant pas la manifestation détournée d'une religiosité latente qui tenterait ainsi de percer la gangue d'athéisme primaire que je me suis forgée au cours des ans et qui me convient parfaitement. D'ailleurs, pour éviter de prononcer des mots qui fâchent (Dieu ou religion par exemple), peut-être pourrais-je formuler ma pensée autrement et dire que je suis incapable de considérer la musique de Dead Can Dance avec le recul et la distanciation 'cérébrale' vers lesquels je tends spontanément lorsque j'écoute quoi que ce soit d'autre. Quand Lisa Gerrard ou Brendan Perry chante, je sens quelque chose résonner en moi qui semble n'être ni de l'ordre du corps ni de celui de l'intellect. Je n'ai pas vraiment prise sur ce quelque chose que je peux ressentir mais pas contrôler, ni même nommer ou décrire et dont seul Dead Can Dance semble avoir la clé (mon côté athée rechigne à utiliser le mot âme).
Entre 14 et 23 ans, j'ai écouté Dead Can Dance à peu près tous les jours, souvent à fort volume et en chantant. Je suis encore aujourd'hui capable de chanter tout The Serpent's Egg, Aion ou Into The Labyrinth, en imitant (autant que faire se peut avec ma voix) la moindre inflexion de Brendan ou la moindre vocalise de Lisa. Le tout premier CD que j'aie acheté était d'ailleurs leur compilation A Passage in Time. Durant cette période, j'étais complètement obsédé. Ensuite, avec le temps, mon univers musical est devenu moins monolithique. Une certaine lassitude s'est peut-être installée, à moins que mon besoin de rationnaliser et de maîtriser la moindre de mes émotions m'ait inconsciemment amené à craindre cette musique qui semblait me dépasser. Depuis quelques années, lorsque j'écoute Dead Can Dance, l'effet est globalement le même qu'il y a dix ans (en gros, je suis terrassé par la beauté de ce que j'entends, et ne croyez pas qu'écrire une phrase aussi dénuée de cynisme me soit facile) mais je suis parvenu à vaincre ce besoin impérieux de réécouter encore et toujours leurs disques pour prolonger la sensation d'euphorie qu'ils me procurent. Une belle victoire qui m'a laissé un peu de temps pour découvrir d'autres choses.
Peut-être le split du groupe y a-t-il d'ailleurs aussi contribué en mettant en évidence le fait que leur musique n'est finalement que le fruit du travail de deux êtres humains. Deux individus qui, de plus, ne s'entendaient pas toujours sur la direction à suivre. En effet, si la séparation du groupe a eu un aspect positif, c'est de mettre en relief les apports respectifs de chacun de ses deux membres. Alors qu'à l'époque, il était difficile de voir où commençait l'un et où finissait l'autre, on peut dire a posteriori que l'apport de Brendan se situe plutôt du côté de la chanson folk, de la tension et du rythme et que celui de Lisa est du côté de l'incantation, des langues imaginaires et de la contemplation planante. Ce qui fait la force de Dead Can Dance, c'est justement la conjonction de ces deux tempéraments opposés, la manière dont leurs talents respectifs s'entremêlent pour créer quelque chose de radicalement neuf. Laissé à lui-même, Brendan est un troubadour un peu rustique dont le premier album, Eye of the Hunter, est une sorte de chef-d'oeuvre mais n'a jamais engendré de suite (on attend Zun Zun depuis plus de cinq ans). La prêtresse Lisa, quant à elle, semble très contente de ne plus faire que marmonner des mélopées arythmiques sur des nappes de synthés new-age. C'est frappant en regardant la succession des albums solo de Lisa de voir à quel point le rythme et la 'tension harmonique' y semblent de plus en plus absents. D'un point de vue plus personnel, j'ai également assez mal vécu l'association de Lisa avec la droite intégriste chrétienne durant ces dernières années. Après avoir prétendu durant des années que la musique de Dead Can Dance était athée, elle avait pris le pli de dédier ses disques au Christ et de replier son inspiration sur l'Occident Chrétien. A cela aussi, le druide animiste Brendan Perry pouvait mettre bon ordre. En conséquence, j'attendais des grandes choses de cette reformation, qui allait permettre à ces deux univers complémentaires d'interagir à nouveau. Je n'ai de ce point de vue pas été déçu.
C'est promis, je vous parle très vite du concert lui-même.
Entre 14 et 23 ans, j'ai écouté Dead Can Dance à peu près tous les jours, souvent à fort volume et en chantant. Je suis encore aujourd'hui capable de chanter tout The Serpent's Egg, Aion ou Into The Labyrinth, en imitant (autant que faire se peut avec ma voix) la moindre inflexion de Brendan ou la moindre vocalise de Lisa. Le tout premier CD que j'aie acheté était d'ailleurs leur compilation A Passage in Time. Durant cette période, j'étais complètement obsédé. Ensuite, avec le temps, mon univers musical est devenu moins monolithique. Une certaine lassitude s'est peut-être installée, à moins que mon besoin de rationnaliser et de maîtriser la moindre de mes émotions m'ait inconsciemment amené à craindre cette musique qui semblait me dépasser. Depuis quelques années, lorsque j'écoute Dead Can Dance, l'effet est globalement le même qu'il y a dix ans (en gros, je suis terrassé par la beauté de ce que j'entends, et ne croyez pas qu'écrire une phrase aussi dénuée de cynisme me soit facile) mais je suis parvenu à vaincre ce besoin impérieux de réécouter encore et toujours leurs disques pour prolonger la sensation d'euphorie qu'ils me procurent. Une belle victoire qui m'a laissé un peu de temps pour découvrir d'autres choses.
Peut-être le split du groupe y a-t-il d'ailleurs aussi contribué en mettant en évidence le fait que leur musique n'est finalement que le fruit du travail de deux êtres humains. Deux individus qui, de plus, ne s'entendaient pas toujours sur la direction à suivre. En effet, si la séparation du groupe a eu un aspect positif, c'est de mettre en relief les apports respectifs de chacun de ses deux membres. Alors qu'à l'époque, il était difficile de voir où commençait l'un et où finissait l'autre, on peut dire a posteriori que l'apport de Brendan se situe plutôt du côté de la chanson folk, de la tension et du rythme et que celui de Lisa est du côté de l'incantation, des langues imaginaires et de la contemplation planante. Ce qui fait la force de Dead Can Dance, c'est justement la conjonction de ces deux tempéraments opposés, la manière dont leurs talents respectifs s'entremêlent pour créer quelque chose de radicalement neuf. Laissé à lui-même, Brendan est un troubadour un peu rustique dont le premier album, Eye of the Hunter, est une sorte de chef-d'oeuvre mais n'a jamais engendré de suite (on attend Zun Zun depuis plus de cinq ans). La prêtresse Lisa, quant à elle, semble très contente de ne plus faire que marmonner des mélopées arythmiques sur des nappes de synthés new-age. C'est frappant en regardant la succession des albums solo de Lisa de voir à quel point le rythme et la 'tension harmonique' y semblent de plus en plus absents. D'un point de vue plus personnel, j'ai également assez mal vécu l'association de Lisa avec la droite intégriste chrétienne durant ces dernières années. Après avoir prétendu durant des années que la musique de Dead Can Dance était athée, elle avait pris le pli de dédier ses disques au Christ et de replier son inspiration sur l'Occident Chrétien. A cela aussi, le druide animiste Brendan Perry pouvait mettre bon ordre. En conséquence, j'attendais des grandes choses de cette reformation, qui allait permettre à ces deux univers complémentaires d'interagir à nouveau. Je n'ai de ce point de vue pas été déçu.
C'est promis, je vous parle très vite du concert lui-même.
vendredi, juillet 9
Enthousiasme pavlovien
Peu après la sortie en janvier de Immortal Memory, le mari de Lisa Gerrard avait dit que les jours de 4AD comme maison de disques attitrée de sa femme étaient comptés. Selon lui, le label était devenu incapable de gérer la popularité sans cesse grandissante de l'ex-Dead Can Dance. Etrange argument alors qu'il me semblait au contraire que le public avait plutôt tendance à se désintéresser de ses nouveaux projets. Même moi, qui réponds toujours "Dead Can Dance" à la sempiternelle question "Quel est ton groupe préféré ?", avais fini par perdre patience de la voir se disperser dans des musiques de films sans intérêt (Gladiator, Whale Rider, Ali,...), d'autant que des rumeurs insistantes faisant état d'une dérive de la dame dans l'intégrisme chrétien avaient déjà fait beaucoup pour écorner son image de prêtresse païenne dans mon esprit. Après les deux-trois premières écoutes de Immortal Memory, j'étais même un peu en colère : un titre en latin sur fond d'orgues d'église, des textes en araméen (la langue natale de notre Sauveur le Christ, dixit le livret) et un repli de ses influences sur l'Occident Chrétien m'avaient exaspéré, même si, avec le recul, je dois bien avouer que l'album est, pour peu que l'on fasse abstraction de ces à-côtés, tout à fait écoutable.
Pourtant, même si Dead Can Dance n'est plus dans mon esprit le groupe intouchable qu'il a été, il reste un élément constitutif de mon éducation musicale. Je ne peux oublier les dizaines de soirées que j'ai passées, dans un noir quasi-complet à chanter à tue-tête Rakim, The Host of Seraphym, Song of the Sibyl, The Spider Stratagem, Persephone ou Cantara. Pendant 15 ans, Dead Can Dance était le groupe vers lequel je me tournais quand j'avais besoin de 'recharger mes batteries'.
En conséquence, la nouvelle qu'un nouvel album de Lisa Gerrard pourrait sortir d'ici la fin de l'année continue de me réjouir a priori. Le tracklisting annoncé est le suivant :
Mantras of a lost archetype
1. Damhasdeen
2. Eulogy for the Innocent
3. Soltress
4. Passage of the Paladin
5. Entry
6. Devota
7. Poem of Denied Redemption
8. Minus Sanctus
9. The Dove and the Serpent
10. Hymn for the Fallen
11. Yamyinar
12. Curve
13. Rejection
14. Dance of the desert breeze
15. Awakening.
Le nom choisi pour les morceaux n'est jamais très loin de l'auto-parodie je trouve. L'album devrait a priori sortir sans le support d'une maison de disques.... en espérant que cela soit trouvable malgré tout.
Si maintenant, Brendan pouvait enfin sortir son deuxième album, Zun zun, annoncé depuis plus de deux ans, ce serait parfait.
Pourtant, même si Dead Can Dance n'est plus dans mon esprit le groupe intouchable qu'il a été, il reste un élément constitutif de mon éducation musicale. Je ne peux oublier les dizaines de soirées que j'ai passées, dans un noir quasi-complet à chanter à tue-tête Rakim, The Host of Seraphym, Song of the Sibyl, The Spider Stratagem, Persephone ou Cantara. Pendant 15 ans, Dead Can Dance était le groupe vers lequel je me tournais quand j'avais besoin de 'recharger mes batteries'.
En conséquence, la nouvelle qu'un nouvel album de Lisa Gerrard pourrait sortir d'ici la fin de l'année continue de me réjouir a priori. Le tracklisting annoncé est le suivant :
Mantras of a lost archetype
1. Damhasdeen
2. Eulogy for the Innocent
3. Soltress
4. Passage of the Paladin
5. Entry
6. Devota
7. Poem of Denied Redemption
8. Minus Sanctus
9. The Dove and the Serpent
10. Hymn for the Fallen
11. Yamyinar
12. Curve
13. Rejection
14. Dance of the desert breeze
15. Awakening.
Le nom choisi pour les morceaux n'est jamais très loin de l'auto-parodie je trouve. L'album devrait a priori sortir sans le support d'une maison de disques.... en espérant que cela soit trouvable malgré tout.
Si maintenant, Brendan pouvait enfin sortir son deuxième album, Zun zun, annoncé depuis plus de deux ans, ce serait parfait.
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