lundi, avril 23

Lisa Gerrard, Cirque Royal, 17 avril 2007 (II)

(suite de ce billet)

Après une ou deux minutes d'intermède instrumental, Lisa remonte sur scène (les amateurs de chiffons seront ravis d'apprendre qu'elle a troqué sa roble bleue pour une robe blanche) et entame la seconde partie par un extrait de la très dispensable BO de Whale Rider. Ce sera le dernier temps faible d'un concert qui est sur le point d'entrer dans sa longue apothéose finale avec tout d'abord In Exile, le morceau d'ouverture de The Silver Tree où, comme pour Wandering Star, Lisa Gerrard redécouvre les joies du dépouillement et des vocalises arabisantes qu'elle avait un peu délaissées depuis quelques années.

Si je devais faire une liste de mes cinq morceaux de Dead Can Dance préférés, elle ressemblerait sans doute à ceci : Sanvean, Black Sun, Persephone, Avatar et pour finir le morceau par lequel j'ai découvert le groupe et qui reste sans doute à ce jour mon préféré : The Host of Seraphim (video). Je n'avais encore jamais eu l'occasion de l'entendre en concert et je ne me faisais guère d'illusions sur la possibilité que cela change aujourd'hui. Du coup, lorsque les deux coups de timbale introductifs ont retenti, j'ai murmuré un "Fichtre" légèrement incrédule. Sûrement, la Lisa Gerrard lymphatique et atone de la première moitié du concert n'allait pas oser s'attaquer à ce monument ! Et bien si. Non seulement elle l'a chanté, mais en plus elle l'a chanté en abandonnant enfin tous ses parti-pris précédents. Les trois premières minutes sont ainsi expédiées à fond de balle, résumées en quelques vocalises, réécrites presque (pour tout dire, elle commence sur un "aaaa" et pas sur le "iii" habituel, imaginez la révolution... un peu comme si Sarkozy se posait subitement en défenseur des "exclus et des blessés de la vie"). Manifestement, ce qui l'intéresse est d'arriver le plus vite au coeur du morceau, à la Modulation avec un grand M (ceux qui connaissent le morceau sauront de quoi je parle, les autres n'ont qu'à découvrir) et à partir de là de se laisser glisser dans les méandres des choeurs qui, à partir de la quatrième minute, conduisent le morceau à son terme.... Et tout ça au tempo original, pas ici de dilution dans le temps, le morceau interprété tel qu'il a été écrit, à mon grand soulagement.

Elle enchaîne ensuite avec Space Weaver (un des deux meilleurs morceaux de son dernier album) où, après une intro très atmosphérique, elle égrène deux-trois phrases ("My precious love can only come from above", possiblement un hommage à Aviateur de Véronique Jeannot.....ou pas) avant qu'une rythmique trip-hop n'entre en scène, faisant bifurquer le morceau vers le chef-d'oeuvre que Massive Attack n'écrira plus (quelque part entre Sly et Teardrop, la voix en plus). Si telle est la voie que Lisa Gerrard désire suivre à l'avenir, j'en serai ravi.

Le morceau suivant provient des tout débuts de sa carrière, Dreams Made Flesh, extrait du premier album de This Mortal Coil (oui, oui, celui avec Song To The Siren). La version studio faisait un usage intensif de son instrument de prédilection (le dulcimer, le yang chin, appelez-le comme vous voulez), qu'elle aurait apparemment perdu au cours de la tournée (?!). Michael Edwards est donc chargé de reproduire l'accompagnement au piano, ce qui apporte au morceau une forme de fragilité inattendue. Dans sa version studio, Dreams Made Flesh est sans doute la chanson dans laquelle le pouvoir incantatoire de la voix de Lisa Gerrard est le plus exacerbé, ce qui la met aux antipodes de la musique new-age, à laquelle quelques cuistres continuent pourtant de la rattacher. Ces syllabes mystérieuses, ces intonations extra-terrestres et la densité d'émotions qu'elles véhiculent sont presque terrifiantes. J'étais depuis toujours persuadé qu'un tel morceau ne pouvait résulter que d'une improvisation touchée par la grâce. Il me paraissait impossible qu'il ait pu être "écrit". Pourtant, il a bien dû l'être à un moment ou à un autre puisqu'elle prétendra s'être trompée en l'interprétant (à vue de nez en chantant deux fois la première moitié), réclamera l'indulgence du public et enchaînera aussitôt sur une deuxième tentative.

Après ces trois morceaux sublimes, qu'ajouter ? Lisa semblait en tout cas d'avis que tout avait été dit, puisque c'est à cet instant que son "assistant-béquille" rentre à nouveau sur scène pour présenter les musiciens et remercier le public "Lisa would like to thank.." (c'est très diva d'avoir un assisitant qui parle à votre place, non ?). Le morceau final est sans doute celui que le grand public connaît le mieux : Now We Are Free, extrait de la BO d'un film médiocre (Gladiator, le péplum à oscars de Ridley Scott) et force est de reconnaître que, pour moi en tout cas, sa grandiloquence gentiment pompière passe bien mieux ici sur scène qu'à la fin d'un CD débordant de percussions martiales et d'écoeurantes envolées violoneuses.

Les deux rappels sont tout aussi convinacants, même s'ils paraissent presque anecdotiques après la demi-heure qui a précédé. Lisa commence (possiblement) par rendre hommage à la Palme d'Or de Ken Loach en reprenant The Wind That Shakes The Barley a capella (comme sur Into The Labyrinth) et enchaîne avec Salem's Lot Aria, le morceau qu'elle avait enregistré en 2004 pour la bande originale d'un téléfilm (très bonne BO d'ailleurs, que je vous conseille vivement d'acheter si vous aimez le genre) et qu'elle avait déjà interprété lors de la tournée de Dead Can Dance en 2005. Le deuxième et dernier rappel sera Sleep (ou Hymn for the fallen, son titre en 2005), berceuse en anglais accompagnée au piano dont j'ai déjà dit à l'époque à quelle point elle était sublime. Après nous avoir à tous souhaité de "make beautiful sleep and beautiful dreams", elle s'en retourne vers les coulisses tandis que les lumières se rallument. Un ange est passé.

PS : L'opposition que j'ai voulu faire passer entre les deux moitiés du concert vous paraîtra sans doute artificielle mais elle correspond assez bien à l'évolution de mes sentiments au cours de la soirée. Sans doute cet excès dans le rejet et dans l'adoration et la rapidité avec laquelle je peux passer de l'un à l'autre proviennent-il du fait que mon investissement affectif dans la musique de Lisa Gerrard est très fort et me fait perdre tout recul. Contrairement à beaucoup d'autres amateurs de musique, je n'ai pas peur de me revendiquer 'fan' et donc d'abandonner tout sens de la mesure face à certains groupes ou artistes. La cérébralité objectivante, c'est bien beau mais ça procure peu de frissons.

Setlist (tirée du forum officiel) :

Tempest (Lisa Gerrard & Pieter Bourke - Duality / The Insider OST)
Desert Song (inédit)
Sacrifice (Lisa Gerrard & Pieter Bourke - Duality)
Maharaja (inédit)
The Sea Whisperer (Lisa Gerrard - The Silver Tree)
Black Forest (inédit)
Sanvean (Lisa Gerrard - The Mirror Pool)
Wandering Star (Lisa Gerrard - The Silver Tree)
Meltdown (Lisa Gerrard & Pieter Bourke - The Insider OST)
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Paikea Legend (Lisa Gerrard - Whale Rider OST)
In Exile (Lisa Gerrard - Silver Tree)
The Host of Seraphim (Dead Can Dance - The Serpent's Egg)
Space Weaver (Lisa Gerrard - The Silver Tree)
Dreams Made Flesh (This Mortal Coil - It'll End In Tears)
Now We Are Free (Lisa Gerrard - Gladiator OST)
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The Wind That Shakes The Barley (Dead can Dance - Into The Labyrinth)
Salem's Lot Aria (Lisa Gerrard - Salem's Lot OST / Dead Can Dance - Tour CD 2005)
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Hymn For The Fallen/Sleep (Dead Can Dance - Tour CD 2005)

Photos : voir ici

Vidéos :
- Desert Song, au Grand Rex le lendemain.
et, en bonus, Sacrifice live à la télévision flamande.

8 commentaires:

dr frankNfurter a dit…

ne l'ayant pas vu enlive, j'ai pas d'avis
cela dit j'ai bien accroche son avant dernier album avec Patrick Cassidy, d'ailleurs je note qu'il y a aucun extrait de cet album...

Pierre a dit…

Justement, cet album (Immortal Memory) m'avait très déçu. Je le trouvais trop étriqué dans ses inspirations. Le dernier morceau est pour moi par exemple inexcusable. Cela dit, comme toujours, c'est très subjectif.

zzfox a dit…

Je ne lis pas grand-chose à propos de Lisa Gerrard. Tes allusions à une sorte de manipulation la concernant - moi aussi j'ai l'imression qu'elle se laisse en quelque sorte mourir (art et personne). Ou est sa musique si désespérée qui nous le fait croire. Moi, c'est au fantôme de Brendan Perry que je songe...

Anonyme a dit…

Je l'ai vu a Stuttgart il y a quelques jours.
Le concert etait magnifique avec une emotion palpable de bout en bout.
Aucun defaut dans l'interpretation, on vivait tous un miracle.
Cela rattrape la decevante tournée de DCD il y a deux ans.

lolo a dit…

Je l'ai vue à Paris en Novembre, et il est vrai que c'est une apparition quasi évanescente (je me demande dailleurs si elle ne se choute pas avant la scène: elle a cherché pdt tout le concert un hypothétique objet de sa main droite avant de pousser la chansonnette!).
J'ai le sentiment que tt ce qu'elle a fait ces dernière années n'est qu'une pâle déclinaison des albums qu'elle a fait avec DCD: l'album "immortal memory" est vraiment un ratage pompeux et ses mélopées arabisantes deviennent convenues.
Mais sa voix...sa voix, c'est réellement un miracle de variété dans la richesse d'émotion qu'elle procure.

Anonyme a dit…

Oui,"étriqué",c'est bien le mot.
La quasi-totalité de Mirror Pool est trop courte,sous-déplotée,et on a le temps qu'il faut ré-écrire tout l'album.
Quelle frustration !
C'est un peu la montagne qui accouche d'une souris.
Des matériaux si luxueux mal employés,pour former un album au final mal fichu,et pourtant si proche de la perfection !
Ah,oui,comme disait le livre "Comment améliorer les œuvres d'art ratées" !

Ça mériterait un remix tout ça !

Anonyme a dit…

Retour sur le message précédent :

Je voulais dire "sous-déployée",naturellement.

Tout ceci mériterait d'être re-développé.

Anonyme a dit…

Deuxième excuse :

Je voulais dire "On a le SENTIMENT qu'il faut re-déployer tout l'album" !

Mille pardons !