dimanche, août 17

Darkside, Pukkelpop, 16 août 2014


Il fut un temps, pas si lointain, où j'avais le verbe aisé et la plume alerte et où chaque festival donnait lieu à un compte-rendu kilométrique (vous en trouverez encore des traces en utilisant les tags de ce blog).

Aujourd'hui, je préfère utiliser Twitter et poster des photos prises à l'aide de mon téléphone portable, le plus souvent floues pour faire vrai (photos-vérité, sans trucage, le réel à l'état brut), d'autant que réagir en temps réel permet une interaction immédiate avec les autres festivaliers et oblige à faire court, ce qui est rarement un mal, comme le prouvera encore ce billet.

Néanmoins, je renoue avec mes anciennes habitudes pour ce concert de Darkside hier soir à 20h45 au Marquee, qui m'a tellement plu, et désarçonné, que je me sens obligé d'en parler plus longuement.

Une confidence pour commencer : alors que j'écris ces lignes, je ne sais absolument rien de Darkside. C'est un de ces groupes que je suis allé voir simplement parce que j'avais un trou dans mon planning et que la tente était idéalement placée. Je n'avais pas la moindre idée de ce que j'allais voir ou entendre.


Lorsque le concert commence, la scène est plongée dans le noir. Des arpèges de synthé se font entendre, puis quelques notes de guitare qui se développent en une sorte de long solo Knopflérien. Je suis déjà hypnotisé, sans bien savoir pourquoi. Je passerai l'heure de concert à tenter de comprendre.

Commençons l'enquête en décrivant les protagonistes sur scène. A droite, un bellâtre fait face à un synthé et quelques autres machines à manettes, voyants, leviers et/ou boutons. A gauche, un type avec la coiffure de Jean Teulé a une guitare en bandoulière et se tient devant une autre machine à l'allure vaguement synthétisiforme. à laquelle il touchera finalement assez peu.

La musique produite par le duo est difficilement descriptible et, même en cette période de pré-rentrée scolaire, je peine à coller sur elle une jolie étiquette toute faite : empruntant clairement sa trame à la techno, bifurquant par moments vers le post-punk (le bellâtre de droite chante sur certains morceaux, avec une voix qui fait irrésistiblement penser à Alan Vega) ou vers la musique psychédélique, grâce à certains longs solos de guitare.

Un tel mélange de guitares et d'électronique n'a rien de neuf (d'autant qu'en cette époque post-post-moderne, tout se mélange avec tout) mais la disposition scénique, le fait que les musiciens ne sont que deux sur scène et que chacun se cantonne dans son rôle rendent cette juxtaposition extrêmement parlante, presque programmatique. Je n'ai jamais vu un concert aussi ancré dans une opposition conceptuelle, presque un affrontement, entre deux types de musiciens et, partant, de musiques. Pourtant, cet affrontement, visuellement très fort, entre deux styles produit au final une musique extrêmement homogène.

Dans l'ensemble, le set fait plutôt dans la délicatesse et l'ornementation. On est ici  loin de la techno bourrine dont nous ont gratifié certains autres artistes présents à l'affiche du Pukkelpop cette année (Forest Swords, c'est à vous que je pense, j'ai dû partir après cinq minutes, tellement les basses étaient insoutenables). Un beat régulier en infra-basse fait bien parfois ici aussi son apparition, faisant trembler plancher, os, vêtements et bouchons d'oreille, mais presque toujours pour moins longtemps qu'on ne le croit. J'ai même une fois compté le nombre de beats, et ce n'était pas un multiple de huit, c'est dire à quel point on se situe ici dans le domaine de l'expérimentation la plus débridée.

Le bellâtre (je ne vais quand même pas aller chercher son nom sur Wikipedia alors que j'en suis déjà presque à la moitié de mon billet, ça n'en vaut plus la peine) a l'intelligence de se servir de ces sons qui font physiquement entrer le spectateur dans la musique (ou plus exactement entrer la musique dans le spectateur) mais sans en abuser, parce que ces sons ont aussi une fâcheuse tendance à couvrir tout le reste (en tout cas pour moi, parce que cela ne semble guère gêner les gens qui m'entourent).

En effet, le public, très nombreux (et criant son enthousiasme au début de certains morceaux, ce qui tend à prouver l'existence de 'tubes', soit à cause de passages à la radio, de vidéos Youtube ou d'utilisation dans des séries ou films à la mode), dodeline de la tête, marquant souvent la pulsation d'un mouvement d'épaules chaloupé, voire d'un mouvement pseudo-coïtal du bassin (le bellâtre sur scène est par ailleurs également très porté sur les mouvements pseudo-coïtaux du bassin) mais ne s'enflamme véritablement que lorsque la surpuissante pulsation de basse réapparaît, c'est-à-dire justement quand je suis forcé de décrocher parce que je perds le fil de ce que la musique raconte. Ces passages sont clairement conçus comme des sommets, mais des sommets qui me restent inaccessibles parce que la musique cesse pour moi d'exister dès qu'ils sont atteints.

NB : Ceci était le passage Calimero de mon billet... ("Cali-quoi ?" répondront mes plus jeunes lecteurs... "Eh, arrête de croire que tu as de jeunes lecteurs !", diront les autres).

J'ai donc aussi vécu ce concert comme un grand moment de solitude, réagissant à contre-temps, ou à contre-courant, des milliers de personnes qui m'entouraient, tentant d'intellectualiser ce que je ressentais, ce que je croyais ressentir ou, pis encore, ce que je pensais de ce que je ressentais, tandis que tout autour de moi, la foule vivait la musique à un niveau plus basique, réagissant aux stimuli rythmiques, sans avoir l'air de se poser de questions en totale communion avec la musique.

Pourtant, malgré cet étrange sentiment d'aliénation, j'ai passionnément aimé cette heure au Marquee. D'ailleurs, et je termine ce billet comme je l'ai commencé, par une confidence, je le maîtrisais bien aussi, ce mouvement d'épaule (et quelle chaleur dans celui-ci !). Il paraîtrait même que j'ai gentiment tapoté le plancher du talon, bien que les témoignages divergent sur ce point.



Ci-dessous : le set de Darkside au Pitchfork festival à Paris, un set auquel, à moins que vous n'ayez trafiqué votre ordinateur ou votre tablette pour frimer dans des conventions de tuning  il manquera la puissance des pulsations de basse mais qui donne une bonne idée du potentiel de fascination de la musique de Nicolas et Dave (parce que oui, ils s'appellent Nicolas et Dave...... je n'aurais pas dû aller chercher leur nom sur Wikipedia, le "bellâtre" et le "sosie de Jean Teulé" étaient des noms bien plus nimbés de mystère). 


mercredi, mai 21

Dirge, La Zone, Liège, 18 mai 2014

J'ai toujours vécu à Liège et ai assisté, dirais-je, à environ 200 concerts. Pourtant, c'était la première fois ce dimanche que j'allais à la Zone, une des trois ou quatre salles de concert historiques de la ville.

Les raisons en sont multiples. Pour commencer, je suis un adepte des groupes "du milieu", ceux dont la notoriété est déjà en partie acquise mais qui jouent encore dans des salles à taille humaine. En conséquence, mes habitudes me poussent surtout vers des salles bruxelloises comme le Botanique ou l'Ancienne Belgique, qui doivent à elles deux représenter environ les trois quarts des concerts auxquels j'ai assisté.

Ensuite, la Zone se spécialise dans les musiques alternatives, terme vague mais qui me semble assez différent de celui de musiques indépendantes, qui regroupe la majorité des groupes que j'écoute. Cette différence que je fais entre les deux termes n'existe peut-être que pour moi-même, mais si je devais la résumer en quelques mots, je dirais qu'il y a dans ma notion de musiques alternatives un caractère de contestation politique, ou en tout cas de discours sur la société, qui n'existe pas vraiment dans la musique indépendante, terme qui désigne essentiellement un mode de production et de diffusion de la musique différent de celui des majors mais dont la finalité reste au bout du compte de faire connaître les groupes et les artistes au plus grand nombre.

Pendant longtemps, le terme de musiques alternatives a donc surtout désigné pour moi toute la scène punkoïde française liée à Boucherie Productions. Les musiques alternatives sont également indissociables dans mon esprit à une notion de tribu, à des genres et des sous-genres qui vivent en vase clos, se méfiant instinctivement de toute récupération commerciale ou de toute visibilité médiatique excessive (là où trop souvent les groupes indépendants vendent leur âme au diable une fois que le succès commercial arrive).

Vu sous cet angle, la scène métal et tous ses dérivés me semblent bien rentrer dans cette définition des musiques alternatives : labels dédiés, magazines dédiés, émissions radio dédiées, festivals dédiés ou scènes dédiées dans les festivals généralistes (on pourrait d'ailleurs monter un argument selon lequel la scène techno/clubbing est aussi une scène alternative, même si nettement moins intéressante). Le public métal a son look, ses codes, ses icônes, ses lieux de concert (la Zone en fait partie) et il se mélange rarement aux autres. Bien que j'écoute du métal, plus souvent peut-être que les gens qui me connaissent pourraient le croire, je n'ai côtoyé les métalleux qu'à de très rares occasions : un concert d'Opeth au Pukkelpop l'année dernière, un concert de Sunn O))) à l'Ancienne Belgique il y a quelques années et.... je crois que c'est à peu près tout. (Cette rareté est due à ma pusillanimité plus qu'à mon absence de curiosité : par exemple, Mayhem joue ce soir à l'AB. Bien que ce soit un groupe que je serais très curieux de voir en concert, pour me faire une idée, je n'ai jamais songé sérieusement à m'y rendre)

Ce n'est d'ailleurs pas une surprise de constater que, parmi la petite vingtaine de personnes présentes à la Zone ce dimanche, je n'en connais pas une seule, là où la plupart du temps, je retrouve toujours lors de mes concerts liégeois le même public. Ici, le noir était de rigueur, les cheveux étaient longs, les piercings en évidence et si barbe il y avait, ce n'était pas le collier plus ou moins bien taillé du hipster-blogueur trentenaire, mais le long bouc noir jais du métalleux. Que faisais-je là alors, tel un poil dans le bouillon ? La question est légitime et je me la suis d'ailleurs posée. Disons que j'ai été invité par une amie parisienne qui a gentiment suggéré de me faire figurer sur la guest-list. Comme je suis dans l'ensemble un garçon bien élevé (on ne ricane pas là-bas au fond de la salle !), j'ai accepté l'invitation, tout prêt à me confronter à une altérité dépaysante, ne serait-ce que pour le plaisir de pouvoir ensuite analyser cette confrontation et me répandre en exégèses tellement longues qu'elles rebuteront même les lecteurs les plus aguerris.

D'ailleurs, je m'aperçois avec un effroi amusé que, après une pleine page et presque 4000 caractères, je n'ai pas encore écrit le nom du groupe que je suis allé voir : Dirge donc, un quatuor parisien formé au milieu des années 90 et qui, après une évolution apparemment assez sensible, joue actuellement une sorte de post-metal mâtiné d'influences doom et death . Ce sont des genres qui m'intéressent depuis longtemps, et des groupes que je vénère comme Dolorian, Sunn O))), Amplifier et Wardruna par exemple, forment un quadrilatère dont Dirge pourrait bien se trouver au centre. 

Tout cela étant dit, je peux reprendre une narration plus chronologique. Ce dimanche en début de soirée, je partis vers la salle d'un bon pas, animé d'une réelle curiosité. Une fois arrivé, j'ai d'abord inspecté les lieux (une entrée qui ne paye pas de mine sur un quai de la Dérivation, un escalier menant au sous-sol, un plafond très bas, des murs couverts de graffitis, assez réussis), un verre de soda à la main (très bon marché) qui, s'il n'aidait guère à me faire passer pour un habitué me donnait au moins un semblant de contenance. Quelques minutes d'acclimatation et un tour des lieux ont finalement suffi à ce que je me débarrasse de cette sensation étrange de ne pas être à ma place (sensation que je viens par ailleurs d'exorciser a posteriori dans cette digression logorrhéique, qui touche seulement à son terme).

La salle était vide, très vide (moins de dix personnes), et pendant longtemps, j'ai cru que chacune d'entre elles allait à un moment ou à un autre de la soirée monter sur scène. Quelques spectateurs supplémentaires sont arrivés au compte-gouttes tandis que la sono diffuse une sorte de stoner-rock-doom (je hais les étiquettes, je les maltraite donc avec une joie mauvaise), qui m'a beaucoup plu (je ne sais absolument pas ce que c'était). Finalement, lorsque le concert commence, vers 21h20, j'ai compté entre dix et vingt vrais spectateurs, ce qui est très peu et m'a fait un peu honte pour ma ville, dont la réputation festive aurait pu faire espérer que plus de monde se déplace. Je me sens toujours étrangement responsable lorsque des groupes qui viennent de loin, repartent de Liège avec le sentiment que c'est un lieu mort, où les spectateurs ne se déplacent pas/n'écoutent pas la musique/papotent pendant tout le concert/n'y connaissent rien/sont peu sympas/sont impolis/etc.....

Le groupe monte sur scène dans un profond silence et une obscurité quasi-complète. Le bassiste (clône, volontaire sans doute, de Billy Corgan, en moins grand) est entouré de deux guitaristes-chanteurs : à gauche, le grunter/growler, massif, pas très grand, barbu, à droite, le chanteur mélodique, plus grand, plus baraqué, du genre à avoir un abonnement à une salle de sports. Le batteur est caché au fond de la scène, dans une pénombre totale. J'étais à deux mètres de la scène et n'ai à aucun moment vu son visage (en avait-il seulement un ?).

Le terme que j'emploierais pour décrire leur musique serait sans doute doom-metal, c'est-à-dire dans mon esprit des morceaux longs, au tempo relativement lent, peu mélodique au sens strict mais construite sur des changements d'harmonie longuement préparés : de nombreuses mesures où un accord plein de tension est appuyé, répété, asséné avec insistance avant d'être résolu par un accord de tonique qu'on laisse résonner pendant quelques secondes, avant de recommencer le processus (je m'avance peut-être un peu en utilisant le terme de tonique mais c'est un pont qui me semble raisonnable entre ce que je connais de l'harmonie classique et ce que j'ai ressenti lors du concert). 

En ressort une musique hypnotique, où les chansons finissent par s'entremêler, les minutes succédant aux minutes dans une infinie répétition du même (on n'est pas loin du drone), fascinante et enveloppante. Les morceaux durent huit minutes comme ils pourraient en durer quatre ou vingt. Après les deux premiers titres, qui servent en quelque sorte de sas d'entrée, la réalité se met à lentement se dissiper et le spectateur à flotter dans l'éther, sans attaches si ce n'est ce sentiment de résolution harmonique dont l'inexorable retour toutes les vingt ou trente secondes finit par former l'entièreté de l'univers sensible. 

Ce sentiment d'irréalité est entretenu par la pénombre, par le caractère statique des musiciens, par la lenteur de leurs rares mouvements ainsi que par la manière dont les (rares) parties vocales sont sous-mixées, volontairement je suppose (et pas seulement à cause de mes bouchons d'oreille, accessoire évidemment obligatoire pour un concert du genre). Il m'a vraiment fallu tendre l'oreille pour les entendre, ce qui surtout dans le cas du "growler" donne une impression étrange de décalage entre le son et l'image. Hurlement discret sonne comme un oxymore mais ce concept est au cœur de la musique de Dirge (et de beaucoup de groupes du même genre) et j'ai pour la première fois pu apprécier à quel point cela participe à l'effet produit en concert.

Les morceaux vont s'enchaîner pendant un peu plus d'une heure, sans grande interaction avec le public, qui se contentera d'applaudir poliment entre chaque morceau, restant essentiellement statique le reste du temps. Je signalerai juste un spectateur, bourré, sur la droite, qui viendra lors d'un morceau à proximité du guitariste pour faire des moulinets d'encouragement avec le poing, lorsque le jeu se fera plus technique, lors d'un passage vaguement psychédélique (entendez par là un passage où le guitariste se met à jouer des traits plus rapides, rappelant la musique répétitive ou indienne, mais toujours en arrière-plan sonore pour ne pas déforcer l'effet harmonique décrit ci-dessus).

Dans cette torpeur et cette immobilité ambiante, ma gestuelle d'auditeur de doom-metal fait de moi l'une des personnes les plus actives de l'assistance. En quoi consiste cette gestuelle ? Disons qu'un talon marque les coups de batterie les plus importants, surtout ceux où la tension se résout (pas toujours le même talon d'ailleurs, parfois un début de crampe me fait changer de jambe), le haut du corps se balance lentement, comme soumis au clapotis d'une marée sonore, du flux et du reflux d'une musique qui serait la respiration d'une énorme bête endormie. La tête suit toujours les mouvements du corps avec un léger retard, comme à regret. Tous les gestes sont lents, circulaires, sans variations brusques de direction, calculés pour pouvoir s'enchaîner indéfiniment. Les yeux sont la plupart du temps fermés

Après une heure, c'est presque une surprise lorsque trois des quatre membres du groupe quittent la scène sans dire un mot, laissant leurs amplis réverbérer les dernières notes et le guitariste/growler mettre un touche finale au morceau. Lorsque ce dernier part à son tour, les lumières se rallument. Le concert est terminé, me laissant avec le sentiment étrange de me réveiller d'un long rêve. 

jeudi, mai 8

Nits, AB Club, 6 mai 2014

J'ai déjà beaucoup écrit sur les Nits, et notamment sur les concerts auxquels j'ai assisté (une petite dizaine, même si je me rends compte avec surprise que seulement deux d'entre eux ont été chroniqués sur ce blog).

Il est donc inutile que je revienne sur la bonne humeur communicative du trio, sur leur évidente complicité sur scène, sur le jeu poétique et souple de Rob Kloet aux percussions, sur la mine concentrée de Robert Jan Stips aux claviers ou sur la bonhomie rigolarde de Henk Hofstede. Tout cela participe grandement au plaisir que je prends à tous leurs concerts mais je doute d'être capable de le réexprimer d'une manière qui ne soit pas un simple décalque de ce que j'ai déjà pu écrire auparavant à leur sujet.


Il me semble plus intéressant de m'appesantir sur ce qui fait la particularité de cette tournée et de ce concert bruxellois (outre la petite taille de la salle) : il est entièrement consacré aux dix premières années de l'existence du groupe et à leurs cinq premiers albums  (Tent, New Flat, Work, Omsk et Adieu Sweet Bahnhof). Pour accentuer ce côté rétrospectif, l'ordre des chansons sur la set-list, en dehors des rappels, est entièrement chronologique. La partie la plus connue de leur discographie se retrouve ainsi escamotée. A part Nescio et Adieu Sweet Bahnhof, ce concert ne contenait aucune des chansons emblématiques des tournées récentes du groupe (pas de In the Dutch Mountains, de Bike In Head, de JOS Days ou de Cars & Cars par exemple).



Or, il se fait que je connais finalement assez mal le début de leur carrière. Je n'ai découvert les albums à leur sortie qu'à partir de Giant Normal Dwarf au début des années 90, et ma remontée dans le temps s'est surtout concentrée sur les albums les plus proches, ceux où je retrouvais l'évidence pop, la poésie des arrangements et des instrumentations qui faisaient le prix de cet album ou du suivant, Ting. C'est ainsi que je connais presque par cœur des albums comme Adieu Sweet Bahnhof ou Omsk, mais beaucoup moins bien les trois premiers.

A cette époque, le groupe suivait un canevas post-punk/new-wave assez classique (guitare, basse, claviers, batterie), avec des chansons de trois minutes environ, un son brut, assez peu travaillé, la recherche dans les compositions d'une forme d'efficacité immédiate qui ne dédaigne pas une pointe de sophistication arty, mais sans effets de manche ou mise en avant de la compétence des musiciens (à cette époque, la technique instrumentale était encore honnie, souvenir nauséabond des pires heures du prog-rock). Leur son de cette époque m'évoque personnellement des groupes comme Devo ou Gang of Four, voire les Talking Heads ou les premiers albums solo de Brian Eno (les influences glam en moins).


Cette description pourrait (devrait même, sans doute) donner envie, mais je dois avouer que Tent, leur premier album de 1979, que j'écoute en tapant ceci, me laisse toujours étrangement froid. J'y regrette le simplisme des mélodies, l'absence d'envolées poétiques ou de trouvailles rythmiques (Rob est encore assez basique dans sa manière de jouer, plus batteur que percussionniste). C'est très (trop ?) carré et je n'y retrouve pas vraiment ce que j'aime chez les Nits. 

Ce n'est donc qu'aux environs du dixième morceau (avec Slip of The Tongue), lorsque la set-list a atteint le milieu des années 80, que j'ai retrouvé mes marques et pu identifier des chanson à leur intro. Pendant la demi-heure qui a précédé, j'ai eu l'impression d'entendre un groupe dont je ne savais pas grand chose. Seuls quelques lambeaux de mélodies éparses évoquaient en moi de vagues souvenirs, le plus souvent insituables.

Dans ces conditions, le miracle de ce concert fut sans doute que ces chansons des débuts, qui m'avaient jusque là résisté (et me résistent encore dans leurs versions studio), se sont imposées à moi avec évidence une fois interprétées avec l'énergie du live. Les rythmes abrupts de Ping Pong, les velléités psychédéliques de Empty Room, l'atmosphère entêtante de Hook Of Holland ont soudain fait sens. On peut à ce propos sans doute saluer le côté bon camarade de Robert Jan Stips qui participe à une tournée où il interprète pour moitié des chansons qui datent d'avant son arrivée dans le groupe.

Je sens bien que je ne parviens pas tout à fait à exprimer les raisons pour lesquelles ce concert m'est apparu comme une révélation. Attendez-vous à des modifications de ce billet une fois que les mots me seront venus. En attendant cette hypothétique inspiration, je vous propose ci-dessous quelques vidéos tirées d'un concert récent de la même tournée. Quelques secondes suffiront à faire comprendre aux habitués à quel point cette tournée est différente des autres : une scène plus resserrée, moins de discussions avec le public et de digressions, des morceaux plus courts. Tout, jusque dans l'attitude des musiciens sur scène, indique une inspiration, un état d'esprit et des points de référence différents. Je n'avais jamais vu Henk comme ça, arqué sur sa guitare électrique, concentré sur son jeu, presque tendu par moments.

Pendant cette première demi-heure, j'ai donc eu l'impression étrange de découvrir un autre groupe. Ce n'était clairement pas les Nits que je connaissais, ou que je croyais connaître, mais un groupe obscur du début des années 80, qui serait venu, par on ne sait quel stratagème temporel, jouer en 2014 sa tournée de 1981, à l'identique.

Ce concert m'a ainsi fait prendre conscience que, derrière les chansons plus tardives du groupe se dissimulait en palimpseste une source d'énergie basique, anguleuse et inquiétante, que je ne soupçonnais pas et qui irradie les premières années de leur carrière. Cette découverte est évidemment bienvenue. Elle apporte une nouvelle dimension à mon appréciation du groupe. Il me revient à présent de chercher à retrouver la trace de cette énergie primitive lorsque j'écoute les premiers albums. Je ne garantis pas que je vais y parvenir, mais je ne ménagerai pas mes efforts. Le deuxième meilleur groupe du monde ne mérite pas moins.


















En attendant, je remercie mes bataves préférés pour ces deux petites heures de bonheur. Je les reverrai en décembre, dans la même salle, pour une tournée plus classique. Je saurai alors si mes efforts ont porté leurs fruits et si Tent, New Flat et Work se sont taillé une place plus grande dans mon cœur. Dans le cas contraire, cela signifiera que je le souvenir de ce concert, et de l'énergie qui s'en dégageait, s'est estompé et je ne pourrai m'en prendre qu'à moi-même.




vendredi, février 21

Liste de podcasts et émissions de radio

Il est apparent depuis au moins deux ans (et sans doute beaucoup plus pour les hipsters) que l'âge d'or du blog musical est passé. J'ai l'impression que les gens sont de moins en moins disposés à lire sur la musique, et même l'ajout en-dessous du billet d'un lien vers une playlist Spotify, une vidéo Youtube ou une chanson sur Soundcloud paraît pour ce que j'en vois tout à fait insuffisant. En ce qui me concerne en tout cas, je ne les fréquente quasiment plus (j'ai même abandonné mon bien-aimé Music For Robots, qui m'a fait découvrir tant de choses... j'ai honte, mais le téléchargement de mp3, c'est tellement 2005).

En revanche, je me suis mis à écouter des podcasts (je rappelle aux distraits que j'en ai même enregistré deux, voir colonne de droite ou ici), retrouvant via Internet le plaisir d'écouter la radio, plaisir dont j'étais privé (au moins depuis que Pure FM est devenue inécoutable). Notez bien que dans mon esprit, émission radio n'est pas synonyme de mix. J'ai besoin d'un fil rouge, d'une voix qui m'emmène à la découverte des musiques que je ne connais pas. Je veux des morceaux présentés, annoncés et "désannoncés". La présentation pour situer le genre, l'atmosphère, créer l'envie, la "désannonce" pour me permettre de noter le nom du groupe et de l'album. Ce que je recherche je suppose, c'est retrouver le plaisir des émissions personnelles, où animateur et programmateur se confondaient, comme celles de Tyan sur Radio 21, Bernard Lenoir sur France Inter ou, bien sûr, John Peel sur BBC Radio One. Par contraste, un mix continu m'ennuie en général après 10 minutes.

Suit donc une liste éminemment subjective des podcast et des émissions de radio que je ne raterais pour rien au monde. N'hésitez pas à me laisser en commentaire ou via un média social quelconque vos propres suggestions. Il me reste l'une ou l'autre plage horaire ouverte pour en découvrir d'autres.

En français : 
  • Substances (48FM, Liège, Belgique) : deux heures par semaine, Laurent propose un tour d'horizon des nouveautés de la semaine, voire parfois, quand il a du retard dans ses écoutes, des deux mois précédents. Beaucoup de lo-fi, de folk, de rock, avec un sens de l'improvisation que n'aurait pas renié John Peel.
  • Diagonales (Radio Rectangle, Belgique) : dans la lignée du précédent et animée par un membre de Showstar (groupe dont j'avoue ne rien savoir, oups!), une demi-heure par semaine, ce qui est plus raisonnable.
  • Autour de Babel (RTBF Musiq 3, Belgique) : deux heures par semaine, un mix entre classique, électro, musique contemporaine et folk. Chaque émission est conçue par un programmateur différent. Certaines semaines sont donc plus passionnantes que d'autres, et contrairement à ce que je dis plus haut, il s'agit d'un mix continu, dont la playlist est disponible sur le site.
  • L'inspecteur des Riffs (48FM, Radio Rectangle, Liège, Belgique) : deux heures par mois, un tour d'horizon thématique essentiellement centré autour du jazz et du rock, avec le toujours formidable Stéphane Dupont (les émissions plus récentes sont accessibles via Radio Rectangle)

En anglais : 
  • Stuart Maconie's Freak zone (BBC6Music, UK) : L'ancien journaliste du NME et pilier de Radio 1 nous emmène ici dans les recoins les plus bizarroïdes de la musique actuelle : entre néo-prog, folk, électro et metal. J'y découvre en moyenne trois albums par semaine. Ca en devient presque fatiguant.
  • Plus généralement, si vous n'avez rien à vous mettre entre les oreilles, écouter le live stream de BBC6 Music est rarement une mauvaise idée (Guy Garvey, Steve Lamacq, Lauren Laverne, Huey Morgan, Terry Hall et Tom Robinson, entre autres, y ont leur émission).

dimanche, janvier 26

Depeche Mode, Sportpaleis, Antwerpen, 25 janvier 2014

A priori, Depeche Mode, c'est tout à fait ma came, un groupe des années 80, anglais jusqu'au bout des ongles, qui trouve ses origines dans la révolution synth-pop, qui elle-même plonge ses racines dans la mouvance post-punk. Dans un premier temps, on aurait pu les placer dans le même panier que Duran Duran ou Soft Cell, même en ce qui concerne ces derniers pour l'imagerie quelque peu sulfureuse. Les albums sont d'un intérêt limité, mais les singles sont régulièrement imparables, surtout à partir de Some Great Reward.

Puis vers 1985, une sorte de miracle se produit, avec Black Celebration, le groupe change de catégorie. Il s'extirpe de la superficialité de la pop de cette époque (Soft Cell excepté, comme quoi mes associations d'idées ne tiennent vraiment pas la route), les ambiances s'assombrissent, aidées en cela par la belle voix grave de Dave Gahan et les chansons se complexifient. Comme pour l’œuf et la poule, je ne sais pas si le succès américain de DM a précédé et influencé ce changement ou s'il en est la conséquence. Toujours est-il que, une fois Music for the Masses sorti, DM était devenu un groupe de rock taillé pour les stades, notamment américains. 101 le prouve amplement.

Le groupe poursuit sur la même lancée avec Violator et Songs of Faith and Devotion, deux albums splendides qui mêlent avec bonheur l'intensité du rock et les sons électroniques, exercice d'équilibriste qu'ils sont quasiment les seuls à réussir. Mon intérêt s'étiole ensuite progressivement avec Ultra et Exciter, deux albums que je n'ai pas aimés à leur sortie et rarement réécoutés depuis. Depuis cette époque, Depeche Mode est un groupe qui me semblait faire un peu partie de mon passé. Les deux albums qui ont suivi me semblaient un peu meilleurs, mais une fois mon avis établi, je les réécoutais rarement, alors que je repassais encore régulièrement Violator, Black Celebration ou Songs of Faith and Devotion.

Ce petit historique explique le fait que je ne les avais jamais vus en concert, malgré tout l'intérêt que j'ai par ailleurs pour le travail visuel d'Anton Corbijn. Lorsque j'ai commencé à aller voir des concerts, vers le milieu des années 90, mon intérêt pour leur musique avait décru, d'autant qu'à cette époque, ils ne jouaient plus que dans des stades et que, à quelques rares exceptions près, j'ai beaucoup de mal à apprécier un concert dans une salle plus grande que l'Ancienne Belgique (c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je ne verrai sans doute jamais plus en live des groupes que j'ai beaucoup aimés et aime toujours beaucoup, comme Elbow, Sigur Ros ou Radiohead.)

Cela étant dit, le concert d'hier était proche, durant un week-end et le premier single de l'album était prometteur, je n'ai donc pas pu dire non à un couple d'amis qui me proposait de les accompagner, malgré le prix (c'est de loin le concert le plus onéreux auquel j'ai assisté).

Je ne dirai pas grand-chose sur la première partie, Feathers, un quatuor de texanes qui joue une musique assez proche de ce que peuvent faire Grimes ou Client, avec des réminiscences de Goldfrapp ou La Roux, de la synth-pop gentiment éthérée, sans génie en studio, et tout à fait dispensable en live, notamment à cause d'un son qui transformait toutes les chansons en bouillie sonore sur laquelle il était difficile de rester concentré.... Ah si, une chose tout de même, c'était un quatuor de filles (le batteur ne compte pas, les batteurs ne comptent jamais), collées l'une à l'autre au milieu d'une grande scène toute vide. L'attrait du jeu de mots 'The birds of Feathers flock together' est donc irrésistible et je n'y résiste pas. Cela étant écrit, intéressons-nous au vif du sujet du jour : Depeche Mode.



Je pense qu'il est juste de dire que c'est la première fois que je vois un concert de rock de stade. Même si l'instrument de base du groupe reste le synthé, Depeche Mode est un groupe de rock, dans son attitude sur scène, dans la manière dont les concerts sont conçus, dans la dévotion qu'ils inspirent, etc... On ne trouve rien ici de la distance ironique de la pop. Tout est pensé au premier degré et cela a sans doute fini par me peser.

Les artistes que je préfère en concert ont tous une relation assez ambiguë avec le concept de performance live, et jouent volontiers avec les codes du genre. Les Pet Shop Boys transforment leurs concerts en happenings arty où la notion même de jeu live devient une sorte de blague entre initiés, Pierre Lapointe transforme ses spectacles en one-man-shows, les Nits jouent sur leur connivence pour donner à leurs concerts un caractère intimiste et poétique, Elbow (du temps où je pouvais encore les voir) jouait du désespoir et de la mélancolie avec une rare subtilité, tout en retenue et en délicatesse, demandant par exemple sans cesse au public de se taire et d'écouter. Aucun d'entre eux ne harangue la foule ou ne prend des poses de rock-stars pour recevoir l'adoration de leurs multitudes de fans.

Neil Tennant, ancien journaliste musical, a toujours eu un regard assez lucide et acéré sur le monde de la musique populaire, regard qui devrait même plaire à ceux qui détestent sa voix ou sa musique. Un jour, lors d'une interview, il a expliqué que c'était le fait de vendre du sexe (selling sex) qui permet à des artistes rock ou pop de devenir méga-populaires et/ou de le rester sur la durée. Or, de nos jours, un énorme succès qui dure doit forcément passer par de longues tournées, de loin la partie du métier de music-star qui rapporte le plus. Cette remarque de Neil Tennant s'applique donc à tout qui remplit des stades depuis 10 ans et, des Rolling Stones aux Killers, de Muse à One Direction et de Madonna à Justin Timberlake, il est difficile de lui donner tort.

Le moins que l'on puisse dire est que Dave Gahan l'a bien compris. A cinquante ans passés, le visage ravagé par les excès en tous genres, il continue à se déhancher comme un animal en rut à la moindre occasion, et le moindre centimètre carré de peau exposé provoque l'extase d'un public conquis d'avance. J'ai trouvé cela gentiment ridicule (le manque d'habitude peut-être), tout en devant reconnaître qu'un échantillon a priori représentatif de 15000 fans me mettait clairement dans la minorité. Par ailleurs, et je ne sais si c'est pour faire sexy ou pour faire rock-star, il n'arrêtait pas de cracher, souvent de telle manière que tout lui retombait sur la figure. Pour être honnête, je crois que c'est l'aspect du concert qui m'a le plus intrigué (chacun a les questionnements qu'il mérite).

Cette avalanche de clichés est d'autant plus triste que, musicalement, Depeche Mode reste un groupe dans lequel je me reconnais totalement, jusqu'au dernier album, Delta Machine, qui est une grande réussite. J'ai particulièrement aimé les deux intermèdes chantés par Martin L. Gore, dont l'attitude sur scène, la sensibilité et la délicatesse conviennent mieux à mon besoin de distance et de retenue. J'ai aussi été très amusé par la prestation d'Andrew Fletcher (Fletch), le membre du trio dont le rôle a toujours été peu clair pour le non-initié et qui, durant toute la soirée, n'a semblé jouer que deux ou trois fois sur son synthé, se lançant parfois dans quelques pas de dad-dancing qui m'ont fait sourire et se contentant le reste du temps de se dandiner de manière un peu empotée et de lever les mains en l'air sans raison apparente. Peut-être finalement sont-elles là, l'ironie et la distance que je recherchais, dans le fait que Fletch est encore sur scène, toujours montré à égalité avec les deux autres dans les incrustations sur écran géant alors qu'il ne ressemble plus à rien, n'a aucun rythme et ne semble pas faire grand chose. C'est en tout cas l'aspect du concert qui me les rend le plus sympathiques (la grammaire de cette phrase me torture, le plus/les plus... un avis ?).

A côté de ses deux comparses, Gahan est une bête fauve prête à tout pour faire exploser son taux d'adrénaline. C'est impressionnant à voir, et une partie de moi-même admire qu'il soit encore capable de jouer ce rôle à son âge, au premier degré, mais je dois dire que cela m'intéresse finalement assez peu. Je crois que dorénavant, j'apprécierai Depeche Mode en studio. J'y trouverai plus mon compte. Peut-être suis-je trop snob, ou trop vieux, pour les grands-messes fédératrices et les concerts de stade.

Meilleur moment du concert :

Pire moment du concert :
à égalité avec (je ne sais pas pourquoi il s'entête à la jouer, le groupe qu'ils sont en 2014 n'a plus rien en commun avec cette chanson) :



Sinon, pour les fans de Depeche Mode francophones, voici le (relativement nouveau) site de référence à consulter.

On y trouve notamment la setlist complète du concert d'hier.

dimanche, décembre 15

Nouvelle Musique et Musique Contemporaine

Le deuxième volet de mon podcast épisodique est en ligne. J'y quitte ma zone de confort habituelle pour m'intéresser à un genre dont j'aime partir à la conquête mais pour lequel mes connaissances sont sans doute un peu légères. Je m'excuse donc d'avance pour toutes les erreurs factuelles qui pourraient se glisser dans mes commentaires.

Le déclencheur de ce podcast est mon écoute il y a quelques semaines d'un album d'Olafur Arnalds. J'avais été frappé par la complaisance avec laquelle des mélodies simplistes y étaient inlassablement ressassées et surtout par le décalage entre l'indigence de cette musique fade et l'enthousiasme qu'elle suscite chez bon nombre de gens dont je suis en général les coups de cœur avec intérêt.

C'est d'autant plus curieux que toute une scène s'est développée depuis dix ans autour de ce concept, scène à laquelle certains avaient fini par donner le nom de "Nouvelle Musique" : de Yann Tiersen à Nils Frahm, de Max Richter à Olafur Arnalds, de Johann Johannsson à Bill Ryder-Jones. L'inclusion de ce dernier m'est particulièrement pénible : même un membre fondateur d'un de groupes pop les plus enthousiasmants de ces 20 dernières années (The Coral) semblait succomber à cet appel du vide et du rien.

Il me semblait donc intéressant de faire le lien entre l'apparition de cette scène qui, bien qu'elle soit distribuée par des labels indépendants et suivie en majorité par le monde de la pop, du rock et de l'électro (critiques des nouvelles sorties sur Pitchfork ou Stereogum, concerts dans des salles rock, etc...), va chercher bon nombre de ses points de références du côté de la musique classique (instrumentation, orchestration, absence de chants, disparition de la structure couplet-refrain,...) et la peur que suscite chez certains la musique contemporaine dite "savante" (en gros celle que l'on apprend dans les conservatoires et qui s'écrit sur partition).

L'existence de ce lien m'apparaissait d'autant plus évidente que certains membres de cette scène ont un pied dans chaque monde : Nico Muhly par exemple.

Remarquez que ce podcast n'est pas une défense et illustration de la musique contemporaine dans son ensemble. Je reste souvent dubitatif devant l'hermétisme des œuvres de bon nombre de compositeurs d'aujourd'hui mais il me semble que les artistes que j'ai programmés dans ce podcast sont tous susceptibles d'accrocher l'oreille de ceux qui, comme moi, furent biberonnés au rock et à la pop mais ont conservé leur curiosité pour d'autres genres.

Par manque de temps, j'ai dû opérer des choix douloureux, et surtout couper certains morceaux trop longs. Je profite donc de ce billet pour leur donner ici une plus grande visibilité.

Voici la version intégrale de l'oeuvre de Steve Reich :

Variations for winds, Strings and Keyboards par Everest


Voici une version live intégrale d'Abii Ne Viderem de Giya Kancheli :


Voici enfin le lien vers le podcast lui-même, le tracklisting (avec des fautes d'orthographe dans le nom des compositeurs et l'intitulé des morceaux qui ne peuvent pas être corrigées, pour des raisons qui m'échappent) :

 
Pour finir, je vous propose le lien vers la page Spotify correspondant à un album qui aurait dû se trouver dans le podcast mais que j'ai lamentablement oublié d'inclure : le concerto pour violoncelle d'Olivier Greif. Je conseille en particulier le cinquième mouvement (plage 5).


 

Live-blogging en différé des NRJ Music Awards.

Je vous fais un live-blogging des NRJ Music Awards ? Oh oui alors :
- L'entrée de Stromae est parfaite. Ça garçon à vraiment du talent pour le marketing et la mise en scène. Il va falloir que je me décide à écouter son album.
- Florent Pagny, je ne peux vraiment pas. La répugnance est trop forte.
- Les filles, ça crie fort.
- Mettre Robin Thicke et Pharrell Williams dans la catégorie groupe ou duo de l'année, c'est un peu grotesque. C'est à peine un featuring.
- Je n'ai jamais entendu parler d'une seule des révélations francophones de l'année.
- Katy Perry en playback décalé de trente secondes. Arf. On arrête tout puis elle repart en vrai live. J'aurais bien aimé savoir ce qui était prévu au départ : du live ou du play-back ?
- Roar est un tube immense.
- Les Français ont créé un flic de télévision appelé Falco ? Je kiffe. J'espère qu'il est commissaire.
- Ah, Christophe Maé, ! le seul chanteur qui fasse toujours la même chanson, mais à chaque fois en pire. Ça forcerait presque l'admiration ! (Nikos : "le plus talentueux de sa génération")
- Zaz, on n'ira pas. Keen'V à présent : ne sait pas chanter, un mélange improbable entre une rythmique euro dance circa 1998, le parler de Grand Corps Malade, les chœurs de Zouk Machine et un charisme d'huitre goudronnée... Je crois que je faisais bien de ne pas connaître en fait.
- Will.I.Am qui chante Scream and Shout en remplaçant Britney par Alizée. Lolita pour Lolita, on perd au change.
- Emmanuel Moire ne chante pas très bien, mais les paroles sont de toute beauté.

Je peux seulement te dire Qu'il m'a fallu la peur pour être rassuré Que j'ai connu la douleur avant d'être consolé
- Puis-je avouer que le clip des One Direction m'a fait rire ?
- Il va falloir que j'écoute l'album d'Alex Hepburn. Ce Under est pas mal du tout.
- Story Of My Life est de loin la meilleure chanson que One Direction ait sorti jusqu'à présent, mais on dit direkcheun ou daillereckcheun finalement ? Même Nikos ne semble pas très sûr.
- Tous les nobodies de la soirée qui sont arrivés dans la salle en limousine et chantent Ma liberté de penser ("une chanson à texte qui fait réfléchir" selon Nikos). Ça y est. Je vomis.
- Will.I.Am est tellement nul que même si il est le seul artiste masculin à faire le déplacement à Cannes, c'est quand même Bruno Mars qui gagne.
- Le duo improbable : Tal et James Arthur qui chante Impossible. Une chanson que j'aime bien, mais dont j'ai récemment appris que c'était une reprise. Je me disais bien que c'était étonnamment bon pour un gagnant de X Factor.
- Plamondon et Berger, en inventant le concept de comédie musicale à la française, ont tout de même fait beaucoup de tort à l'humanité.
- James Blunt et Birdy qui chantent Mandela Day. Les limites du n'importe quoi sont allègrement atteintes.
- Les Robins des Bois chanteurs, c'est les mêmes que ceux qui faisaient les comiques sur Canal+ ?
- Et à la fin, c'est Stromae qui gagne.

Maintenant, je m'en vais réécouter du Varèse et du Steve Reich en prévision de l'upload de ce soir. La transition sera rude.

jeudi, novembre 7

Oh, un nouveau jouet !!

Depuis tout petit, je me dis que animateur et/ou programmateur sur une radio musicale, c'est un peu le boulot rêvé de tout qui vit un peu intensément son rapport à la musique enregistrée. Et pourtant, je n'avais jamais ressenti jusqu'à récemment l'envie de m'y essayer, sans doute parce que l'occasion ne s'est jamais présentée.

Et puis au début de cette année, devant organiser un blind-test pour un groupe d'amis, j'ai dû apprivoiser des logiciels de montage sonore, de découpe et d'édition de mp3, ce qui m'a permis de me rendre compte que, finalement, ce n'était pas techniquement si difficile d'enchaîner quelques morceaux et d'enregistrer des voix pour les relier.

Depuis lors, cette envie de créer mon propre programme musical n'a fait que croître, jusqu'à sa concrétisation cette semaine.

Le premier écueil fut de décider le type d'émission que je voulais faire : sur un thème, rétrospective sur un artiste, concentrée sur les nouveautés, sur les vieilleries. J'ai rapidement décidé de ne pas marcher sur les plates-bandes de podcasts déjà bien installés et que j'apprécie. Pour les nouveautés plus ou moins confidentielles, il existe déjà Diagonales et Substance, tous les deux indispensables. Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter dans le domaine de l'éclectisme thématique aux formidables Inspecteurs des Riffs,  et je ne cite ici que des podcast de ma province.

J'ai donc choisi de ne pas trop me spécialiser dans un premier temps, de laisser toutes les portes ouvertes, au gré de l'inspiration. Seule chose sur laquelle j'ai une certitude : l'éclectisme régnera en maître. Je tenterai de ne pas me laisser dicter ma conduite par les ayatollahs du bon goût et de la crédibilité, me fiant à mon seul goût, quitte à surprendre et déconcerter. S'il est peu probable que de nombreux électeurs se retrouveront dans l'ensemble de la programmation. Il est à espérer que chacun pourra se raccrocher à l'un ou l'autre morceau.

Ce premier essai m'a aussi permis de prendre conscience que créer une émission d'une heure, même en n'ayant pas d'exigences techniques démesurées est un gros travail, et qui plus est assez ingrat, certainement bien plus ingrat que celui d'écrire un billet de blog, même long, où apparaît naturellement le plaisir de la manipulation (plus ou moins) respectueuse du langage, du sens qui se révèle lentement au fil des réécritures, etc.. J'éprouve un plaisir nettement plus faible à me dépatouiller de problèmes techniques ou informatiques.

Je ne sais dès lors pas trop à quelle fréquence l'expérience sera amenée à se reproduire. Je suppose que cela dépendra en partie de l'intérêt qu'elle suscite.

Pour l'instant, je suis preneur de toutes les remarques que vous pourriez me faire : longueur de l'émission, débit de la voix, qualité technique du son, enchaînement des séquences, longueur des morceaux, bruit de fond, prononciation des mots anglais, etc.. Mon envie d'apprendre n'a ici d'égale que mon besoin d'apprendre.

Je commence, en listant les choses qui sont déjà manifestement à améliorer :
- Malgré tous mes efforts pour les rendre aussi neutres que possible, certaines de mes interventions sonnent sans doute encore terriblement prétentieuses (la prétention des animateurs a déjà tué pour moi plus d'un podcast). C'est une lutte permanente.
- Il faut vraiment que je fasse attention à mes "r" en anglais. Ils ont une fâcheuse tendance à se muer en "w"
- Étais-je vraiment obligé de prononcer "fukd" avec cette intonation gourmande du chenapan tout émoustillé par son usage d'un gros mot ?
- Pour des raisons que j'ignore, le bruit de fond lors des séquences parlées a été multiplié par trois aux environs de la moitié de l'émission... Si quelqu'un a une explication, je suis preneur (j'utilise pour l'instant Audacity, qui a l'avantage d'être gratuit et de proposer toutes les options dont je pourrai avoir besoin)

Pour finir, une question plus pratique. Dois-je m'inquiéter des droits à la SABAM pour mon misérable petit mixcloud perdu au milieu du grand vilain Internet, qui regorge d'albums complets disponibles en téléchargement gratuit ?

Le lien vers la première émission de Popapapop (tu piges ?) est ici. La playlist est disponible en suivant le même lien.



mercredi, septembre 25

Pet Shop Boys - Electric (III)

8 - Thursday (7/10)

Le type même de la chanson schizophrène, Thursday englobe à la fois le zénith et le nadir de l'album. Les couplets, particulièrement les "Over, Over, Over" répétés ad nauseum sont très pénibles, à la fois par la maladresse de leur composition que par la manière forcée dont Neil les chante. En revanche, les refrains sont très bons, particulièrement l'énumération des jours par Chris (mais bon, depuis Paninaro, toute énumération de Chris est par définition un grand moment).

Cela étant dit, je ne peux m'empêcher de penser que les paroles sont embarrassantes. A 60 ans passés, quand on n'a plus connu une seule semaine de travail lundi-vendredi métro-boulot-dodo depuis presque 25 ans, le week-end n'est plus depuis longtemps synonyme de repos bien mérité. Dès lors, est-il encore bien raisonnable d'écrire une ode aux long weekends romantico-festifs ? Certains diront que romance et esprit de fête sont les sujets pop par exemple et que, quel que soit l'âge de l'interprète, le genre demande ce type de paroles, hédonistes et vides de sens. Peut-être est-ce vrai (l'exemple de ces cinquante dernières années semblerait le confirmer), mais le groupe a suffisamment clamé vouloir représenter "Che Guevara et Debussy to a disco beat" pour que l'on puisse légitimement se sentir trahi par ce "party romance and D. Guetta to a cheap dance beat".

Example, présent ici en featuring, est un artiste insituable, assez peu connu me semble-t-il par ici mais superstar en Angleterre (signe qui ne trompe pas : il a épousé une top-model). Je ne sais trop si je dois voir en lui un producteur de dance, un rappeur ou un chanteur pop. Je ne sais même pas comment il se définirait lui-même. J'avoue apprécier Changed The Way You Kissed Me, très efficace dans le genre pop-dance-hands-in-the-air (un peu comme Titanium de David Guetta.... je n'ai jamais caché mes faiblesses) mais j'ai aussi eu la malchance en juin dernier de zapper sur son concert à Glastonbury, qui faisait peine à voir. Toutes les chansons se ressemblaient et ses efforts, de plus en plus désespérés, pour susciter des réactions de la foule donnaient vraiment l'impression d'un artiste au bout du rouleau, tordant désespérément son petit torchon créatif jusqu'à s'en écorcher les paumes pour en extraire une dernière goutte de succès.

L'annonce de sa participation à l'album m'avait donc un peu inquiété. C'était sans doute un bon moyen de se donner de la visibilité chez "les jeunes", cette tranche du public pop que les PSB n'ont plus touchée depuis au moins quinze ans, mais ne risquaient-ils pas ce faisant de perdre leurs derniers restes de crédibilité ? En fait non, je dois dire que la collaboration fonctionne étonnamment bien, pas tant pour le rap, poussif, que pour la partie chantée qui suit, qui forme un parfait contrepoint au refrain.

 

9 - Vocal (7,5/10)

De toutes les chansons de l'album, c'est de celle-ci que le groupe est le plus fier. Ils l'ont souvent citée comme faisant partie des sommets de leur carrière. Je peux en partie comprendre pourquoi : il s'agit d'une de ces rares chansons dont la construction, le propos et le style sont en parfaite adéquation. La chanson rend hommage au format pop classique, chanté, à l'euphorie temporaire qu'une voix, une mélodie peuvent provoquer lorsqu'on les entend sur une piste de danse, dans une soirée entre amis, ou même simplement dans des écouteurs de son lecteur mp3.

Cette notion d'extase auditive est ici portée par une construction en couches successives, avec des harmonies essentiellement montantes, qui symbolisent la lente montée de l'auditeur vers le nirvana, ces quelques secondes magiques où les meilleures chansons pop parviennent à faire fusionner le plaisir du son, de la mélodie et du rythme, l'air du temps et un sentiment, vague mais indiscutable, que l'instant présent contient des germes d'éternité.

Cette insistance sur la présence de voix (Vocal) exprime sans doute aussi en catimini leurs regrets devant une pop moderne devenue plus générique, moins personnelle, qui se contente d'exprimer des sentiments vagues et génériques et n'est plus l'expression d'individus, parlant avec leur vraie voix (sans vocoder ou auto-tune) de sentiments qui leur sont propres (comme ce fut le cas durant cette décennie bénie que fut 1977-1987). Il est dommage dans ces conditions que la production sur Vocal s'abandonne aux pires tics de la dance contemporaine. Les coups de marteau-piqueur de synthés à 3:09 par exemple sont typiques de l'EDM actuelle (Calvin Harris et David Guetta en tête) et, à ce titre, symbolisent sans doute la pop actuelle dans ce qu'elle a de plus industriel. Je rêve d'entendre une version de ce morceau qui serait plus dépouillée, plus minimale. Ce propos, cette mélodie et ces harmonies méritent mieux qu'un son calibré pour les virées en décapotable sur les plages d'Ibiza. Dommage que, dans la flopée de remixes officiels, pas un ne soit parvenu à habiller le morceau avec la simplicité qu'il requiert et qui fait cruellement défaut dans cette version album.

 



Une moyenne arithmétique me donne finalement une note globale d'environ 7 pour l'album, qui me semble une mesure assez fidèle de ce que je pense. Chacun de ces morceaux pris individuellement (sauf Bolshy) sont de bonne facture. Ils remplissent tous les objectifs qui leur ont été assignés : faire danser, sonner moderne, en mettre plein les oreilles, etc...

C'est en considérant l'album dans son ensemble que je me surprends à regretter l'oblitération de toute une palette de sentiments que le groupe a si souvent su magnifier : la mélancolie, le regret, la distance, l'ironie. C'est un disque optimiste, hédoniste, volontariste, sûr de lui et de ses effets, mais sans nuances, sans vision et sans réelle humanité. A ce titre, il représente un virage que je ne suis pas sûr d'approuver et le fait qu'ils n'avaient plus reçu d'aussi bonnes critiques depuis vingt ans me fait craindre qu'ils ne persistent dans cette direction à l'avenir. L'ère des Invisible, des Rent ou des The Way It Used To Be est peut-être définitivement révolue.

Pet Shop Boys - Electric (II)

4 - Fluorescent (9/10)

Les paroles célèbrent la vie facile d'un(e) jet-setter, croisant de riches oligarques (sans doute russes) dans le luxe et la futilité des soirées privées, ivre de jeunesse, d'argent et de succès. La musique en revanche est sombre, inquiétante, obsédante, pleine d'échos, de gémissements et de lents glissandos de synthés qui augmentent encore l'impression d'instabilité qui s'en dégage. Ce contraste est sans doute censé signifier que le succès et la jeunesse n'ont qu'un temps (quelqu'un a des nouvelles de Paris Hilton ?) et que l'obscurité et l'oubli lui tendront bientôt les bras. En cela, Fluorescent rejoint la longue série des chansons écrites par le groupe sur le thème du vieillissement et de l'inconstance du succès, mais avec moins d'empathie que sur Invisible par exemple, et dans un registre plus ironique que mélancolique.

Par ailleurs, le timbre de voix de Neil Tennant perd depuis quelques années beaucoup de sa richesse dans les aigus, ce qui fait que les producteurs les plus avisés l'encouragent de plus en plus souvent à utiliser son registre grave, en général de manière très efficace, comme le prouve encore ce morceau. Je ne désespère pas d'entendre un jour un album où il ne chanterait plus que comme ça.



5 - Inside A Dream (6/10)

Une des chansons les plus frustrantes de l'album. Elle "sonne" très bien, avec une basse syncopée et entêtante comme ils n'en avaient plus enregistré depuis longtemps, mais on se rend malheureusement vite compte que la chanson n'a pas grand chose à dire, à la fois dans les textes (en gros, tout, même la musique, semble meilleur et un peu bizarre durant la nuit, dans les rêves) et dans le développement musical : les transitions entre couplet et refrain sont laborieuses et les deux moitiés de la chanson sont quasiment identiques, sans progression discernable. Inside A Dream est une de ces chansons qui auraient pu faire il y a vingt-cinq ans une face B de bon calibre (genre Was That Was It Was?, même si cette dernière est par ailleurs une meilleure chanson) mais souffre de voir son manque de substance ainsi exposé dans l'écrin d'un album.



6 - The Last To Die (8/10)

L'opposition entre pop et rock a toujours été au centre des préoccupations de Neil Tennant qui ne s'est jamais privé en interview de railler l'esprit de sérieux des rockstars ou le simplisme de leurs mélodies et de leurs arrangements. Les anecdotes, possiblement apocryphes, où Neil Tennant et divers musiciens rock se chamaillent pour savoir quel genre domine l'autre, abondent (Bono aurait par ailleurs dit en entendant Where The Streets Have No Name pour la première fois, 'What have we done to deserve this?'). Cela dit, en vieillissant, ces guéguerres de chapelle ont tendance à s'éteindre. Pour preuve, il semblerait bien que cette reprise est un hommage (gasp !) sincère (double gasp !) à Bruce Springsteen.

Si on la compare au morceau original, une reprise permet souvent d'approcher au plus près des processus de création qui ont présidé à sa réalisation, voire parfois de discerner leurs motivations. C'est particulièrement le cas ici car les deux versions sont assez différentes. Outre l'utilisation attendue et inévitable d'électronique ou de percussions synthétiques (même si les sons de guitares distordus et filtrés aux alentours de 1:00 sont un hommage discret mais inspiré aux origines rock de la chanson), des lignes de texte sautent, parfois de manière compréhensible (Darling n'est pas un mot que Neil Tennant pourrait utiliser au premier degré), parfois pas (pourquoi supprimer The wise men were all fools ?). Les mélodies sont simplifiées (ou peut-être plus précisément "popifiées", les tics des deux genres étant sans doute plus différents d'un point de vue stylistique que qualitatif). Le riff de guitare du départ est réinventé en mélismes de synthé au milieu du morceau, etc..

On pourrait discuter des heures sur le caractère fondé ou non, nécessaire ou non, de ces différents changements pris individuellement mais force est de constater en écoutant le résultat de toutes ces modifications que la chanson trouve parfaitement sa place sur l'album, et plus généralement dans l'univers des PSB, ce qui en fait sans doute leur meilleure reprise depuis Always On My Mind.



Version de Springsteen : http://www.youtube.com/watch?gl=BE&v=HYnDXSbrHa4


7 - Shouting in the evening (7/10)

Le titre est inspiré par un grand acteur de théâtre (je ne suis plus sûr duquel, Michael Gambon ?) qui aurait décrit en ces mots son métier. Cela dit, ce sont à peu de choses près les seuls mots qu'on y entend, le morceau est essentiellement instrumental, qui, chose finalement plutôt rare dans la discographie du groupe, sonne contemporain de ce que l'on peut entendre aujourd'hui dans l'électronique "moyen public" (entre les niches Kompakt et Warp et l'EDM de stade de Skrillex, Tiestö et autres). On peut y sentir des réminiscences drum'n'bass, hardcore-techno, et même par moments dubstep (à partir de 2:30), qui s'enchaînent de manière très efficace. Il donne par conséquent un peu l'impression d'être un oasis de contemporanéité au milieu d'un album qui, malgré tous ses efforts pour être dans l'esprit du temps, sonne quand même souvent comme un album des PSB, et par conséquent un peu daté/vintage (ce n'est pas un reproche dans ma bouche).

Shouting In The Evening semble finalement nous dire : Regardez, on suit de près les dernières tendances, on peut même en imiter certaines, comme des exercices de style, mais on ne va pas pour autant renoncer au son qui nous caractérise depuis trente ans. Alors, en guise de compromis, on vous a rassemblé tout ça dans un morceau de cinq minutes, clos sur lui-même, comme un vivarium au milieu d'un zoo en plein air.

Au moins a-t-il ici le mérite de courir après l'époque de manière efficace (pour voir le côté négatif de cette recherche de contemporanéité, il faudra attendre le dernier morceau de l'album).



(la suite ici)  

jeudi, septembre 19

Pet Shop Boys - Electric (I)

Les Pet Shop Boys n'ont jamais pour moi été un groupe à tubes, juste bons à sortir des singles de dance légère pour faire se trémousser les foules. Dans mon esprit, ce sont avant tout des songwriters qui pensent leur carrière sur le long terme et peuvent canaliser leur flux créatif sur plusieurs années (une "era") pour produire un ensemble cohérent de singles, de faces B, de morceaux d'albums, chaque catégorie ayant ses spécificités propres (même si leur incapacité à choisir les bons singles est un sujet de plaisanterie parmi les fans depuis presque 20 ans).

De ce point de vue, les dix dernières années ont été plutôt positives. Après trois albums patchworks (Bilingual, Nightlife, Release), où les style des nombreux producteurs invités étaient en compétition pour l'attention de l'auditeur, chaque nouvel album depuis Fundamental est une oeuvre homogène, pensée avec un producteur unique (Trevor Horn, Xeonamania, Andrew Dawson), avec une tonalité propre qui se déclinait naturellement dans le choix des singles, les interprétations live, les faces B, les vidéos, etc. (même si j'ai quelques réserves sur Elysium, qui peine selon moi à maintenir son unité de style).

Sur le papier, ce nouvel album continue sur cette lancée positive. Il a été pensé du début à la fin comme une collaboration avec Stuart Price (Les Rythmes Digitales, Zoot Woman, par ailleurs producteur pour Madonna ou remixeur à gages). Prenant le contre-pied d'Elysium, l'album précédent, il assume entièrement son côté dance, inspiré sans doute par le triomphe du genre au niveau mondial, en grande partie dû au goût soudain et inattendu pour l'EDM du grand public américain, resté jusque là assez rétif à toute forme de dance-music.

Les morceaux sont longs, comme à la grande époque d'Introspective, et clairement formatés pour les clubs (*). C'est sans doute là que se situe le problème pour moi. La communauté des fans des PSB a toujours été divisée entre les clubbers et les poppeux, entre les fans de remix trance et les amateurs de faces B expérimentales, entre ceux qui ne jurent que par le hi-NRG et ceux qui préfèrent les morceaux plus calmes et mélancoliques. Vous ne serez sans doute pas surpris d'apprendre que je me situe résolument dans la seconde catégorie. Je peux compter sur les doigts d'une main mes sorties en boîte(*) et ma pratique de la danse se limite à un dandinement intermittent et maladroit sur ma chaise, ou plus rarement debout, les deux pieds ne décollant alors jamais du sol. La musique pour moi parle avant tout à la tête, et pas aux membres, aux épaules ou au bassin, ce qui paraîtra sans doute à certains comme une limitation mais ne m'a jamais empêché de vivre intensément mon rapport à la chose musicale (c'était la minute Mireille Dumas).

Je joue de malchance car, pour la première fois depuis très longtemps, depuis leurs débuts serais-je même tenté de dire, les Pet Shop Boys ont sorti un album qui délaisse presque complètement la tête pour ne s'adresser qu'au reste du corps.

Voici donc le compte-rendu d'un disque de dance par quelqu'un qui n'aime pas la dance. Vous êtes libres de l'ignorer comme vous ignoreriez le billet d'humeur d'un tétraplégique qui ne comprendrait pas l'attrait de la nouvelle Wii ou d'un borgne qui se plaindrait que le cinéma 3D n'apporte vraiment rien de neuf.

1 - Axis (8/10)

La diffusion de cette vidéo quelques semaines avant la sortie de l'album était une déclaration d'intention plutôt prometteuse. 5 minutes 30 quasiment instrumentales, avec comme seules paroles des slogans simplistes du type "Electric Energy, e-electric energy, turn it on". Après trente secondes de mise en appétit s'installe une rythmique assez irrésistible, que certains trouveront sans doute un peu datée (le groupe ne s'éloigne jamais tout à fait de ses fondamentaux 80s et/ou disco), sur laquelle des couches sonores vont se superposer, jusqu'à une certaine forme de psyché-synth tourbillonnant (voir à 3:30, version album, par exemple). Cette complexification progressive du propos, le subtil contrepoint des chœurs font que même si cela reste un morceau formaté pour les clubs (*), il supporte assez bien l'écoute au casque. Placer ce titre en ouverture de l'album était une évidence. Il fonctionne parfaitement comme introduction, avant d'entrer dans le vif du sujet.



2 - Bolshy (4/10)

Dommage que le vif du sujet commence aussi platement : un refrain indigent, une modulation téléphonée que même Frédéric François aurait hésité à utiliser (à 2:11), un texte minimaliste et crétin qui ne dit absolument rien. Rarement chanson des Pet Shop Boys aura aussi clairement manifesté sa totale absence d'ambition. Le break plus percussif à 2:50 semble un instant prometteur, ce qui rend le retour de cet insupportable refrain cinquante secondes plus tard d'autant plus rageant. La seule qualité que je peux trouver à ce morceau est de m'avoir appris un nouveau mot (yeah!), qui plus est un nouveau mot qui ne se prononce pas comme on pourrait le croire (double yeah!). Au moins, le lexicophile anglopathe qui sommeille en moins y trouve-t-il son compte.



3 - Love Is A Bourgeois Construct (7,5/10)

Clairement sur papier la chanson la plus prometteuse. Les paroles (le titre est emprunté à David Lodge) sont du Neil Tennant à l'état pur (Schadenfreude, Karl Marx et Tony Benn dans une même chanson.... qui d'autre ?). Un ancien universitaire s'y complaît dans son insuccès professionnel et amoureux, préférant voir tous les aspects de la société contre lesquels il se heurte comme des aberrations vides de sens et se considérer comme le dernier rempart de la lucidité contre un formatage orwellien des mentalités. L'emprunt d'une mélodie de Purcell/Nyman fonctionne ici plutôt bien (ça n'a pas toujours été le cas, cfr Hold-On-gate sur le précédent album). Le problème ici est plutôt musical. Le beat est insistant, le son étriqué, la mélodie un peu plan-plan. Après trois couplets qui s'enchaînent sans relief, le refrain vient un peu relancer la machine, mais je ressors néanmoins de la chanson avec un sentiment de trop peu. J'aurais voulu plus de surprises, une occasion de vraiment m'enflammer. La chanson avait le potentiel d'être un des sommets de leur répertoire et se révèle juste correcte.



(* je ne sais trop si je dois dire dancing, club, boîte de nuit ou autre chose pour ne pas sembler trop prétentieux, trop ringard ou, pire, trop faux jeune. Remplacez par le terme qui vous semble coller le mieux à votre image de moi)

(la suite ici)

dimanche, août 11

Dans les coulisses d'Alphaville

- Dites, les gars, ça fait un petit temps qu'on n'a plus eu de hits... Et si on faisait une chanson avec un refrain qui ressemble aux Sparks (esprit crédibilité, cœur de cible post-30, weird-pop, higher-educated). On ajouterait des backing vocals en imitant la voix de Morten Harket (esprit Madeleine Proust, post-30 European female). Ca commencerait par un sifflotement (esprit Vent du Changement, post-réunification, nostalgie conscientisée, Kohl sur les yeux). Enfin, pour ne pas oublier les plus jeunes, qui représentent selon le dernier sondage Facebook, 19,25% de nos fans, on mettra une grosse rythmique dance à la con derrière tout du long, histoire de ne dépayser personne.
- Cool. Y a que toi Marian, pour avoir des idées comme ça. T'es trop fort. C'est comme ce nom de groupe. Tu as vraiment vu ce film en noir et blanc ? J'ai essayé. J'ai compris que dalle. T'es un putain de génie, mec !
- Merci, merci.... Bon, ce petit melting-pot m'a l'air très bien. J'ai un bon pressentiment. Cela dit, faut pas que ça sonne trop groupe sur le retour qui pleure après son succès passé et qui est prêt à toutes les compromissions pour le retrouver. On n'est pas Modern Talking. On donnera à la chanson un titre ironique, comme quoi ce n'est pas aussi putassier que ça en a l'air. On pourrait l'appeler Discreet ou Understated, un titre qui fleure bon la modestie.
- J'ai encore une meilleure idée tiens. On va l'appeler Song For No One.
- Ah ouais. Pas mal. Le message est là. Non, on ne court pas après le tube. Mais personne c'est pas grand monde. Ne risque-t-on pas de penser qu'on ne croit pas à notre chanson, qu'on en a honte ?
- Pas faux, il faut quand même que les gens comprennent qu'on l'aime plutôt bien cette chanson, sinon ils vont partir avec l'impression que c'est nul, et ce serait un épouvantable gâchis d'aromates Sparksiens et d'ersatz vocal Mortenesque... On pourrait ajouter (But Myself) entre parenthèses. Ça sonne bien. Song For No One (But Myself), genre on a écrit une petite chanson entre nous, on l'aime bien, on vous la fait écouter par pure gentillesse. Si on pouvait vous la donner gratuitement et pas la vendre ce serait aussi bien. Pensez donc, une si petite chose... mais vous connaissez la situation : ces labels à l'agonie, ces magasins de disques en ligne ou en dur, avec leurs dents longues et leurs actionnaires assoiffés de millions, ils veulent tous se sucrer au passage. Il faut bien financer le processus. Donc on vous la vend, pas cher....enfin au prix habituel, mais n'oubliez pas que, au départ, c'était vraiment écrit juste pour nous, parce que, écrire des chanson entre nous, c'est notre truc. On est des artistes.....Allez, vendu. Parlons branding à présent. Est-ce que tous ces mélanges seront encore identifiables comme une chanson d'Alphaville ? Il ne faudrait pas que les gens ne sachent pas quel disque demander une fois dans le magasin. Faut quand même que ça sonne comme nous, hein ?
- Rassure-toi, m'fi, je chante toujours pareil, on me reconnaît tout de suite. Ma voix est toujours jeune et sonne comme une mélodie.
- Évidemment. Tu es le Pavarotti de l'électro-pop, je l'ai toujours dit.....Hé, mais c'est des titres à nous, ça. C'est fou, non ? Tu veux dire que tous nos tubes avaient une valeur prédictive ? Attends, je les passe en revue....... Pas sûr que nous ayons été si énormes que ça au Japon, si ?
- J'avais dit gros, pas énorme. Apprends l'anglais. Trois disques d'or. C'est gros, non ? Cela dit, dommage que l'on ne se connaissait pas ce pouvoir d'oracle à l'époque. On aurait pu écrire plein de singles formidables : Masters of The Universe, Filthy Rich, Dating Models, ou Peace on Earth. En fait, tout est parti en couilles, quand on a sorti Universal Daddy.. Je n'osais plus aller en boîte. Tous ces types louches en Pampers qui venaient me trouver en pleurant. C'était horrible.
- Allez courage, Marian. On est reparti du bon pied, là. Tu vas voir.

EDIT : Au final, n°50 en Allemagne, inconnu partout ailleurs. Bien ouéj, les gars.

lundi, juillet 29

Chronique geek.

Écouter Exile, le deuxième album de Hurts, tellement inférieur au précédent qu'on en vient à douter qu'ils soient l'œuvre du même groupe, et se rappeler irrésistiblement ce passage de Lovecraft, tiré de Les Montagnes Hallucinées.


En reprenant notre marche, nous jetâmes un rayon de la torche sur les murs du tunnel, et nous nous arrêtâmes brusquement, stupéfaits du changement radical survenu dans les sculptures de cette partie du passage. Nous étions conscients, bien sûr, de la nette dégradation de la sculpture des Anciens à l’époque du creusement des tunnels et nous avions noté aussi le travail inférieur des arabesques dans les parties précédentes. Mais à présent, dans cette zone plus profonde au-delà de la caverne, une soudaine différence décourageait toute explication – une différence fondamentale, de nature aussi bien que de simple qualité, et supposant une régression si profonde et si désastreuse du savoir-faire que rien, dans les signes de déclin observés précédemment, ne pouvait le faire prévoir.

Ce nouvel art dégénéré était grossier, prétentieux et manquait totalement de finesse dans les détails. Il était creusé à une profondeur excessive, en bandes selon la même ligne générale que les cartouches répartis dans les anciennes séries, mais la hauteur des reliefs n’atteignait pas le niveau de la surface. Danforth pensait qu’il s’agissait d’une seconde gravure – une sorte de palimpseste obtenu par oblitération du dessin primitif. C’était essentiellement décoratif et conventionnel et consistait en spirales et en angles qui suivaient grossièrement la tradition mathématique du quintile des Anciens, bien qu’il s’agisse plus d’une parodie que d’un prolongement de cette tradition. Nous ne pouvions nous ôter de l’esprit que quelque facteur foncièrement étranger s’était ajouté au sentiment esthétique, derrière la technique – élément étranger, selon Danforth, qui était responsable de cette substitution manifestement laborieuse. C’était semblable et pourtant bizarrement différent de ce que nous avions appris à reconnaître pour l’art des Anciens ; et me revenaient sans cesse à la mémoire ces œuvres hybrides comme les sculptures maladroites de Palmyre à la manière romaine. 

Peut-être Theo et Adam sont-ils morts et leurs corps colonisés par des lézards et des poulpes colossaux issus d'un monde d'avant le monde, se trémoussant au son de la flûte ténébreuse de Nyarlathotep, le Chaos Rampant. Je lance l'hypothèse.

Premier album :




Second album : 

vendredi, juin 21

Méditation sur le passage du temps et l'impermanence des enthousiasmes

Parmi tous les gens qui écoutent de la musique, l'acheteur de CD, celui qui ne se contente pas du streaming Spotify, de la radio ou des vidéos sur Youtube, celui qui classe, qui range et qui archive compulsivement, celui-là accorde sans doute une importance plus grande à la reproductibilité de ses sensations.

Il veut que le plaisir qu'il a pris à écouter tel ou tel disque soit toujours à portée de main, disponible sur une étagère, au prix de quelques manipulations qui prendront d'ailleurs très vite la forme d'un rituel : le doigt qui parcourt la tranche des disques à la recherche du bon CD, la marche vers le lecteur, l'ouverture du boîtier, la brillance du disque réveillé de l'obscurité de son stockage, comme un avant-goût de l'éblouissement à venir, puis la saisie du disque à deux doigts à la main droite, l'allumage du lecteur et l'ouverture du tiroir à la main gauche, la pose du CD et puis l'appui répété sur ►► pour atteindre la plage voulue.

Au prix de ces quelques gestes, tout plaisir doit être reproductible. C'est dans le contrat tacite qu'il a signé avec les artistes et l'industrie musicale : il a payé le disque, les étagères, le lecteur, l'ampli et les baffles, il a installé tout ce matériel dans la meilleure pièce dont il dispose. Son plaisir d'écoute doit donc être à disposition, hic et nunc, quoi qu'il arrive.

C'est la raison pour laquelle un disque que j'ai adoré, dont je me souviens avec précision de la première écoute, vécue comme la plongée délicieuse dans une œuvre qui m'a submergé, comme la rencontre miraculeuse entre un artiste et un auditeur qui semblaient avoir vécu toute leur existence pour en arriver à cet instant magique, un tel disque ne devrait jamais me décevoir.

Si, lorsque je le réécoute, ce disque m'apparaît plus quelconque, plus attendu, moins terrassant, si le plaisir n'est plus au rendez-vous ou se révèle juste amoindri, étriqué, un terrible sentiment de deuil s'empare de moi.

Le disque est toujours là, inchangé, immuable. Il a conservé toute sa faculté à transporter quasiment à l'identique les ondes sonores qui emplissaient le studio d'enregistrement vers mon chez moi. Je reçois ces ondes à l'identique. Et pourtant le plaisir n'est plus là.

Le problème doit donc être ailleurs, en moi-même. C'est moi qui dois avoir perdu ma capacité d'émerveillement, mon aptitude à être ému, à trouver de la beauté dans ce qui m'entoure, à être emporté par le discours ou la pensée d'autrui. Moi seul suis coupable d'avoir tué la beauté et annihilé le plaisir.

De tous les éléments censés garantir la pérennité de ma faculté d'émerveillement face à la musique, celui qui fait défaut est celui sur laquelle j'aurais dû a priori avoir la plus grande emprise, celui qui ne concerne que mon corps et mon esprit.

Il est douloureux de se rendre compte qu'il est au fond plus facile de maîtriser des objets ou une technologie extérieure que les processus incroyablement complexes qui se produisent entre l'oreille et le cerveau de chacun d'entre nous, processus qui peuvent sans raisons apparentes, du jour au lendemain, se modifier ou disparaître.

Au fond, un disque que l'on n'aime plus est un avertissement, un rappel de notre mortalité, comme un pas de plus vers l'assèchement final et la tombe.


jeudi, novembre 8

Patrick Wolf, Ancienne Belgique, 31 octobre 2012 (II)

A 20 h précises, Abi Wade rentre sur scène, violoncelle à la main et s'installe, non sans quelques difficultés : il faut fixer le pied du violoncelle, placer précisément les pédales lui permettant de frapper le tambourin et la boîte en bois qui lui servent de percussions. Tout cela prend du temps et ni le public ni elle ne semblent disposés à briser le silence, étonnamment pesant, qui règne dans la salle. Des deux côtés, on s'observe, on se jauge.

Quand la musique commence, c'est elle qui prend l'initiative dans ce lent processus d'apprivoisement réciproque. Les morceaux sont courts, accrocheurs et sa voix d'alto se marie parfaitement avec le son des instruments. Outre les percussions précédemment mentionnées, elle joue de son violoncelle soit en pizz soit avec l'archet, ou en frappant la caisse de résonance avec des mailloches. Tout est joué en direct. Contrairement à bon nombre d'artistes du même genre, aucune pédale de sample n'est utilisée.

Musicalement, on n'est pas très éloigné de tUnE-yArDs, en plus sage, ou des débuts de Florence and the Machine, quand cette dernière n'était pas encore une bête de stade mais semblait juste être une harpiste un peu dérangée, qui avait décidé sur un coup de tête de se lancer dans la pop.

Une artiste à suivre en tout cas. Le premier single vient de sortir ou devrait sortir incessamment



21 h. Un piano à queue, un violon, une harpe, un ukulélé, deux hautbois. Les instruments visibles sur scène résument bien l'esprit de l'album qui vient de sortir et de la tournée qui l'accompagne : revisiter en acoustique dix ans de carrière en picorant quelques chansons emblématiques dans un répertoire qui a souvent joué sur les contrastes entre acoustique et électronique, douceur folk et caractère abrupt des beats synthétiques.

Pour certaines chansons, déjà essentiellement acoustiques, cela ne pose guère de problèmes, pour d'autres (Together, Vulture,..) l'exercice est nettement plus ardu, mais souvent réussi. Dans Vulture par exemple, les passages les plus bruitistes sont intelligemment remplacés par des traits de virtuosité au piano, soudain trop-plein sonore qui permet d'en rendre la dynamique. Dans un autre genre, Together (non joué ce soir), dépouillé de sa ligne de basse dansante, révèle un cœur tout palpitant de romantisme. Le seul regret que je pourrais formuler est que, dans cet écrin dépouillé, il est plus difficile d'ignorer certains de ses maniérismes vocaux (les glissandos notamment).

Au cours de la soirée, Patrick alterne entre piano, harpe et ukulélé et est ponctuellement rejoint par un accordéoniste, son stage-manager/hautboïste ou Abi Wade, venue jouer du violoncelle sur deux ou trois titres. Bizarrement, le violon ne quittera pas son support de toute la soirée, quoique sa présence sur scène, au cas où, peut s'expliquer : la setlist change chaque soir, parfois à la demande du public. J'ai ainsi le plaisir d'entendre une de mes chansons préférées, Pumpkin Soup, de circonstance en ce soir d'Halloween et demandée par une de ses fans fidèles du premier rang.



Le parti-pris général de sobriété des arrangements se confirme aussi dans son costume de scène, noir et étonnamment sage, malgré une tête de mort en bois portée en collier (et qu'il finira par lancer dans la foule en prévenant 'It's heavy ! You can't sue me if someone gets hurt !'). La scène est presque vide, éclairée par quelques spots, dont la puissance sera diminuée en cours de concert à sa demande, et par des projections noir et blanc en arrière-plan que ma voisine qualifiera perfidement d'"album de vacances des jeunesses hitlériennes", juste parce que Patrick y gambade à plusieurs reprises torse nu dans les alpages, un pistolet à la main, et qu'on y voit des danses folkloriques qui fleurent bon l'apfelstrudel et les culottes de peau.


Plus que tout cela, cependant, le prix de ce concert pour moi a été de voir sur scène un musicien souriant et apaisé, content d'être là, allant même jusqu'à évoquer les mauvais souvenirs qu'il gardait de ses précédents concerts bruxellois (l'annonce juste avant de monter sur scène de la mort d'une de ses tantes, le bus de tournée cambriolé et les papiers d'identité volés, sa présence incongrue au sein d'une affiche plutôt rock lors de son premier concert au Domino Festival,....) avant de dédier The City au public bruxellois, composant au passant une rime riche destinée à passer à la postérité "We kiss by the Manneken Pis".

Je ne me fais en général guère d'illusions sur le caractère sincère des compliments qu'un artiste lance sur scène à son public mais je dois dire qu'après le concert renfrogné et légèrement hostile de l'année dernière, cette soirée m'a réconcilié avec le personnage. Au cours de sa carrière, le mal-être a sans doute nourri certaines des chansons les plus abouties de son répertoire, mais force est de constater que le bonheur lui sied mieux. Puisse-t-il en être ainsi jusqu'à la prochaine tournée.

Bien que le prix hallucinant du tour EP (cinq titres sur un CD gravé dans une pochette en papier pour 25€ !) m'a fait tiquer (sorry William), il n'a été qu'une ombre passagère sur mon humeur euphorique d'après concert.