mardi, septembre 20

Pet Shop Boys - Super (IV)

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11. Burn (3m53s) - 10/10

Nous arrivons ici au point de cette chronique où je dois humblement avouer que je vous raconte, consciemment ou inconsciemment, n'importe quoi depuis trois pages. Je vous ai dit que c'est en utilisant son registre grave que Neil parvenait encore à me toucher et bien ici, il chante dans son registre le plus haut et c'est formidable. Je vous ai aussi dit que l'album n'était jamais aussi bon que quand il s'éloignait des canons de la dance formatée pour les clubs, faisait passer le beat en arrière-plan et osait jouer sur la subtilité et les mélodies ciselées pop, et bien ici, on est en plein dans le cœur de cible dance pour voitures décapotables et trance pouèt-pouèt de la seconde moitié des années 90 et c'est formidable.

Pourquoi ? Je n'en sais rien. Tout ce que je peux vous dire est que je pourrais passer des heures à chanter 'We're gonna burn this disco down before the morning comes' et à sentir le coup de timbale qui suit me traverser le corps dans un "eargasm" sans cesse renouvelé.

C'est cela aussi se coltiner à des œuvres: accepter de ne pas comprendre ce qui fait qu'elles nous parlent ou pas et admettre les contradictions qu'elles révèlent en nous. Je suis complètement sans défense face à l'euphorie tribale que génère ce morceau. C'est ainsi. Il faut l'accepter. Malgré tous les efforts de mon surmoi hypertrophié, mes plus bas instincts ont besoin parfois de trouver leur exutoire. C'est (comme) ça.

Il faudra d'ailleurs que je vous cause un jour de ma nouvelle manière de me dandiner sur ma chaise. Depuis quelques semaines, quand j'écoute un disque et que le démon de la danse me tenaille, mes bras sont devenus mobiles : des épaules au poignets, tout se désarticule et bouge dans tous les sens, sans considération aucune pour la symétrie, la bienséance et la dignité.  Ma gestuelle flirte même dangereusement avec le ridicule, à tel point que j'ai dû me résoudre à masquer la caméra de mon portable, de peur qu'un hacker mal intentionné ne me transforme en meme viral.


12. Into Thin Air (4m17s) - 9/10

Après cette incroyable célébration de l'instant présent, de l'oubli qu'il est possible de trouver dans l'ici et le maintenant, de la capacité de la musique de nous soustraire pour un temps au monde qui nous entoure, le caractère désespérant de ce dernier se rappelle à nous dans ce dernier morceau où Neil chante son envie de s'évanouir dans l'air et de disparaître. Je retrouve dans ce morceau la veine gentiment expérimentale (disons aventureuse plutôt, vu que le terme expérimental, employé à tort et à travers depuis  un demi-siècle, ne veut plus dire grand chose dans un contexte musical) que peut parfois prendre la musique des Pet Shop Boys (de The Sound of The Atom Splitting à Boy Strange en passant par Legacy). Après une introduction aux confins de le drum'n'bass, Neil chante une mélodie désespérée, rêvant d'un ailleurs indéfinissable. A 2m43s survient le deuxième instant de grâce de l'album, 23 secondes de pur bonheur auditif que je serais bien en peine de vous décrire (z'avez qu'à écouter aussi, bande de feignasses si vous voulez savoir à quoi ça ressemble). La chanson se termine par un ralentissement progressif de la pulsation, comme si les vœux exprimés dans les paroles étaient sur le point d'être exaucés. Tout cela pourrait sembler morbide mais en fait non, cette chanson sur l'envie d'en finir est étrangement euphorisante.


Tout comme cet album qui représente pour moi une vraie bonne surprise. Ce groupe que j'avais cru perdre il y a trois ans, je le retrouve si pas totalement au sommet de son art (Super n'est pas Behaviour ou Fundamental) en tout cas en bien meilleure forme que je ne l'avais craint, avec un moyenne arithmétique de 7,7/10 sur l'ensemble des douze morceaux.

Neil Tennant, Chris Lowe et Stuart Price, s'ils continuent à exploiter le filon dance qui leur avait si bien réussi (commercialement parlant) avec Electric, ne s'enferment pas pour autant dans un carcan. Des chansons comme The Dictator Decides, Sad Robot et Into Thin Air montrent que leur volonté de défricher et de surprendre reste intacte. Mieux, quand ils décident d'utiliser les outils de la dance music, ils le font le plus souvent avec une certaine subtilité, en ne mettant pas la pulsation trop en avant et en n'abusant pas des sonorités typiquement trance, euro-dance tellement familières des amateurs du genre qu'elles en deviennent la roue de secours des DJs en manque d'inspiration

Aujourd'hui, je retrouve donc avec joie mon deuxième groupe préféré du monde. Je ne suis pas sûr si c'est parce qu'ils se sont à nouveau ralliés à mon (bon) goût inamovible et indiscutable ou si c'est moi qui, supportant mal l'instance de séparation qu'avait représenté le précédent album, me suis inconsciemment réconcilié avec le genre de musique qu'ils ont envie de produire en ce moment. Sans doute un peu des deux. Super me paraît indéniablement moins rentre-dedans et plus varié qu'Electric mais il est sans doute vrai aussi que j'aurais moins facilement excusé une chanson comme Say It To Me il y a cinq ans.

Pour paraphraser une prière très populaire aux Etats-Unis : "We need to accept the things we cannot change, the courage to change the things we can, and the wisdom to know the difference." Comme Neil et Chris se foutent allègrement de ce que je pense, il fallait bien que je fasse le premier pas. Je l'ai donc fait. Ma grandeur d'âme est admirable !


Pet Shop Boys - Super (III)

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7. Inner Sanctum (4m18s) - 8/10

C'est avec ce morceau que le groupe avait annoncé la sortie de Super, tout comme Axis avait annoncé celle du précédent album Electric. Il s'agit d'un morceau quasiment instrumental qui annonce bien le thème général de l'album : les joies du clubbing (les rares paroles sont d'ailleurs essentiellement un prolongement de celles de Groovy). Ce qui me plaît dans ce morceau est que durant les trois premières minutes, bien qu'il s'agit indéniablement d'un morceau orienté dance-floor, la pulsation en est absente ou à tout le moins très en retrait dans le mix. J'aime bien quand la dance music se fait ainsi plus subtile, et laisse l'auditeur libre d'interpréter les stimuli auditifs et d'élaborer à sa guise les mouvements de son corps que ces stimulis lui inspirent. Chacun peut bouger sur Inner Sanctum à sa manière (voire ne pas bouger du tout, la bonne musique dance est celle qui peut aussi simplement s'écouter). La seconde moitié du morceau délaisse un peu ces contrées minimales pour une construction trance plus classique (on n'est plus très loin de Paul Oakenfold et consorts à partir de 2m23s) mais cela ne dure pas longtemps et se trouve en partie justifié par le contraste avec ce qui précède.

8. Undertow (4m15s) - 8/10

Je ne suis pas sûr de pouvoir expliquer pourquoi mais ce morceau sonne pour moi extrêmement rétro. J'ai l'impression qu'il aurait pu se trouver sur Please, le premier album du groupe en 1986. La manière dont couplet et refrain se répondent, les intonations de Neil, tout me ramène à la genèse du groupe, à une époque où ils relevaient exclusivement de la pure pop et, effectivement, Undertow est sans doute la chanson de l'album la plus éloignée des dance-floors

Peut-être est-ce aussi en partie dû au fait que thématiquement, cette chanson vient enrichir le propos de morceaux anciens comme Love Comes Quickly (l'amour débarque sans prévenir et finit toujours par vous atteindre) et Love Is A Catastrophe (l'amour fait et finit mal) en y ajoutant une nuance de danger (l'amour est un courant marin qui vous emporte malgré vous vers le large, loin du confort et de la rive et risque si vous n'y prenez garde de vous entraîner au fond de l'océan). La discographie du groupe contient ainsi quelques groupes de chansons qui, sur trente ans, se répondent et se complètent (cfr aussi ce que j'appelle leur veine autobiographique : Opportunities, To Step Aside, Shameless, Samurai In Autumn, Invisible,....). C'est entre autres choses ce qui fait la richesse et assure la cohérence de leur oeuvre et m'autorise à penser que, contrairement à beaucoup d'autres groupes pop, les Pet Shop Boys font oeuvre d'auteurs.

9. Sad Robot World (3m18s) - 7/10

Changement d'atmosphère complet. La pulsation ralentit, l'atmosphère se fait ici glaciale, métallique, pleine d'échos et de silence, la description d'un monde de machines et de robots qui n'est pas sans rappeler les premières minutes de Wall-E. J'aime particulièrement la manière dont les mots 'Sad Robot' sont chantés d'une voix claire et aiguë, alors que le 'World' est murmuré d'une voix grave, brouillant la frontière entre "robot triste" et "triste monde robotisé" et transformant ainsi cette description de notre société moderne en le portrait psychologique d'un automate doté de sentiments et souffrant de sa solitude.

Les Pet Shop Boys ont déjà produit sur de tels prémisses sonores des chansons majeures (Luna Park pour ne citer qu'elle). On n'atteint pas ici tout à fait les mêmes sommets, malgré un joli petit intermède instrumental à 2m04s. La mélodie est trop évidente, retombant à la fin de presque chaque phrase sur les notes de tonique et de dominante (ou en tout cas des notes qui n'appellent pas de résolution, je ne vais pas trop m'avancer dans l'analyse) et ne parvenant donc pas à construire un discours sur plusieurs strophes, à générer du mystère. La pesanteur rattrape un peu trop facilement ce qui aurait dû être une chanson en suspension. Quant à la question de savoir pourquoi il me semble évident qu'une chanson sur la robotique devrait être suspendue dans l'éther, je suis sûr qu'elle passionnerait mon éventuel analyste.

10. Say It To Me (3m08s) -  6/10

De toutes les chansons de Super, c'est celle qui me semble retomber le plus dans les facilités du précédent album, avec cet enchaînement sans âme de grosses ficelles dance. A peu près tous les éléments sonores de cette chanson pourraient se retrouver à l'identique sur une compile "Total Ibiza 24 (42 Massive Balearic Bangers)" de 2001. Je n'y retrouve pour ainsi dire rien de l'univers du groupe. Même le texte (sur l'impénétrabilité de l'être aimé, dont les pensées et les sentiments les plus profonds nous restent inaccessibles) est d'une grande platitude. Bon, cela dit, si on accepte de n'y voir qu'un morceau de dance générique, il se situe dans une moyenne honorable, quelque part dans le deuxième cinquième du catalogue de David Guetta, mais y a-t-il là de quoi se réjouir ?

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Pet Shop Boys - Super (II)

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3. Twenty-Something (4m21s) - 8/10

Pour autant que je puisse juger des paroles, assez elliptiques, la chanson s'adresse à la deuxième personne aux duogénaires/vingtenaires démarrant leur vie adulte dans une grande ville (comme Londres), que ce soit les jeunes loups de l'économie numérique vivant la grande vie ou ceux qui galèrent dans de petits boulots. Les uns comme les autres doivent trouver leur voie dans un monde où l'individualisme, la superficialité et l'esprit de lucre dominent. Certes, cela n'est pas l'analyse sociologique la plus fine qui soit (le Nouvel Obs a sans doute ficelé en deux jours un dossier sur le même sujet durant l'été 2003) mais il y a une certaine logique à exprimer tout cela par des phrases courtes qui s'enchaînent comme des légendes Instagram.

Musicalement, c'est le premier exemple de construction duale, couplets et refrains composés sur le mode de l'opposition mélodies plates/escarpées, montantes/descendantes, beats insistants/en retrait, rapide/lent,.... (je soupçonne aussi une modulation mais mon oreille musicale n'est pas assez sûre pour que je puisse en jurer). La chanson commence par un riff de synthé dont le caractère bondissant et enjoué frôle la caricature, mélodie autour de laquelle s'enroule le chant de Neil. Suit alors une section où la mélodie se fait plus étale, plus mystérieuse tandis qu'en arrière-plan des voix (sans doute synthétiques) se mêlent dans un enchaînement harmonique ascensionnel qui suscite cette euphorie triste qui caractérise les meilleures chansons du groupe. Le seul reproche que je pourrais faire à cette chanson est le caractère trop insistant de la batterie, qu'ils ont cependant le bon goût de faire totalement disparaître pendant un couplet (à moins que ce ne soit un refrain, différencier couplet et refrain dans ce morceau me semble essentiellement arbitraire)

4. Groovy (3m29s) - 6,5/10

Une des conséquences de la StuartPricisation de la musique des Pet Shop Boys est la multiplication de ces morceaux qui sont plus des intermèdes instrumentaux que des chansons à part entière. Ici, malgré une longueur tout à fait respectable et deux couplets, le morceau n'est clairement qu'une respiration entre deux chansons plus ambitieuses. Neil y recycle la voix volontairement geignarde qu'il utilise depuis The Only One pour se moquer des personnages ridicules ou simplement pénibles qu'il interprète dans ses chansons. Difficile de ne pas voir ici une critique amusée teintée d'admiration contrariée envers ceux (et celles) qui font le spectacle en discothèque, exhibant leurs qualités de danseur et leur charme naturel. "Je suis trop... Regardez-moi... Je suis trop... Regardez-moi... Je suis trop groovy." La chanson fonctionne d'autant mieux qu'elle donne effectivement envie de se dandiner, même aux mélomanes les moins enclins à se laisser cannibaliser le cerveau reptilien par un beat sauvage (voir par exemple le passage à 2m43s).

5. The Dictator Decides (4m50s) - 9,5/10

Cette chanson, clairement la plus ambitieuse de l'album, contient ce que je n'espérais plus vraiment trouver dans un album des Pet Shop Boys : un texte raisonnablement long, qui raconte une histoire (comme l'étaient Being Boring, This Must Be The Place ou My October Symphony par exemple), dans lequel Neil se glisse dans la peau d'un personnage. Il s'agit ici d'un dictateur (sans doute inspiré par "so rone-ry" Kim Jong-Un), lassé de son rôle et appelant de ses vœux une révolution qui lui ôterait l'absolu fardeau de ce pouvoir absolu.

Elle commence par une intro instrumentale de 1m30s. Dans un premier temps, le rythme y est martial. On entend en arrière-plan les clameurs d'une foule enthousiaste et le bruit des machines qui travaillent à l'édification des monuments du pays, à lui redonner grandeur et prestige (on pense un peu à l'intro de Wot! par Captain Sensible). Des notes de synthétiseur viennent ensuite tempérer cet enthousiasme bâtisseur avant que, à 1m08s l'ambiance se fasse soudainement plus insituable : la pulsation disparaît, des mélismes de synthé suspendent l'attention et s'installe une mélodie qui ne sait choisir entre le triste et le gai, le grave et l'aigu. L'auditeur ne sachant plus trop ce qu'il est censé ressentir, Neil peut entrer en scène pour réconcilier ces contraires et exprimer le paradoxe de ce despote épuisé.

Une des grandes qualités de cet album est que Neil y utilise, plus que jamais, son registre grave, honteusement sous-exploité au début de sa carrière et que, malgré la perte de qualité de sa voix dans les aigus depuis quinze ans, il rechignait à utiliser jusqu'à très récemment. Cette voix grave, moins timbrée, moins typiquement PSB, convient parfaitement au sentiment de lassitude qu'elle est censée exprimer. De même, la manière dont la pulsation disparaît à l'improviste (2m42s) avant d'être réintroduite de manière un peu surjouée (à 3m03s, où la symbolique du bruit de rivière, je l'avoue, m'échappe) exprime pour moi parfaitement les accès de découragement et les reprises en main forcées qui s'ensuivent, quand après s'être apitoyé sur son sort, on est bien obligé de s'y remettre.

Enfin, le sommet de l'album est pour moi la séquence finale de 30 secondes, basée sur un sample de voix féminine, qui est dans un premier temps diffusé dans toute sa pureté avant d'être progressivement manipulé électroniquement, donnant l'impression qu'une soudaine envie de pleurer étouffe le chant dans la gorge de la chanteuse. C'est beau à tomber.

6. Pazzo! (2m44s) - 6/10

Ce deuxième intermède essentiellement instrumental est le morceau le plus frustrant de l'album. Il est basé sur une lente montée de la tension, une rythmique dance assez basique se métamorphosant progressivement en une sorte de tourbillon synthétique qui malheureusement retombe trop vite. J'aurais aimé que le morceau dure 2 minutes de plus de plus et pousse plus loin cette logique d'empilement et de foisonnement d'éléments sonores.  En l'état, le morceau me laisse sur ma faim.

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Pet Shop Boys - Super (I)

Super est le deuxième album d'un triptyque conçu par les Pet Shop Boys en collaboration avec Stuart Price. En 2013, le premier opus, Electric, m'avait laissé un souvenir mitigé. Il sonnait bien mais me paraissait trop orienté dance-floor et manquant de substance dans l'écriture. J'avais même écrit à l'époque que j'appréhendais la sortie de l'album suivant si ces partis-pris devaient se confirmer.

Et bien, trois ans plus tard, nous y sommes. Super est arrivé et, attention spoiler!, je l'aime beaucoup. Neil, Chris et Stuart ont-ils comme par miracle évité tous les pièges que je prévoyais il y a trois ans ou bien est-ce moi qui ai changé et revu mes espérances à la baisse ? A vrai dire, je n'en sais trop rien pour l'instant. Je vous livre juste ma première impression à l'état brut et, comme un névrosé chronique se couchant pour la première fois sur le divan, j'ai le vague espoir que le travail d'analyse que je me prépare à effectuer pour cette chronique me permettra d'y voir plus clair.

Un élément doit me semble-t-il être posé d'emblée. Super et Electric partagent un même thème : la dance-music de la fin des années 80 et du début des années 90, la nostalgie d'une époque où l'expérience collective de la musique dans les rave parties (je précise 'parties' pour ne pas trop émoustiller les fanatiques du céleri qui arriveraient ici après un frénétique Googlage végétalien) unissait les clubbers dans un idéal d'hédonisme optimiste. Comme j'ai souvent eu l'occasion de le dire, je suis passé complètement à côté de ce mouvement, trop occupé à l'époque à écouter Dead Can Dance en arborant un faux air mystérieux. Thématiquement, ce disque ne me parle donc guère plus que le précédent.

Si j'aime cet album, cela doit donc être en dépit de son sujet et donc aussi essentiellement en dépit de ses textes. Alors pourquoi ? Serait-ce la production (la manière en particulier dont les beats sont traités, souvent sous-mixés, voire par moments totalement absents) ? Les mélodies ? L'humour et l'auto-dérision ? Ou bien à cause des deux ou trois chansons qui échappent à ce corset de nostalgie pour la musique du passé et se confrontent au monde actuel ?

Pour ceux qui voudraient se faire leur propre opinion (drôle d'idée vu que vous vous apprêtez à prendre connaissance de l'opinion définitive sur le sujet, mais bon, chacun fait ce qu'il veut), vous pouvez utiliser Youtube ou le lecteur Spotify ci-dessous.




1. Happiness (4m04s) - 7.5/10

Le chemin vers le bonheur est long mais je le suivrai jusqu'au bout. Tel est en substance le propos de ce morceau d'ouverture qui relève clairement de cette veine de chansons aux textes a priori ineptes mais que la musique vient corroborer et amplifier jusqu'à en faire une déclaration d'intention. Dans ce morceau, la musique mène effectivement au bonheur, ou en tout cas à une illusion de bonheur via la répétition des motifs ainsi qu'une production en crescendo qui complexifie les rythmes (voir notamment à 2m24s où derrière une bonne grosse basse dubstep, une note se répète selon un rythme difficilement compatible avec les canons habituels de la dance music) et rajoute couche sonore sur couche sonore jusqu'à obtenir un agréable sentiment de satiété, sans pour autant mener à l'indigestion de rythmes binaires. Par ailleurs, Neil y épelle le titre, un procédé d'écriture dont le groupe est depuis longtemps passé maître (Shopping, Minimal,....).

2. The Pop Kids (3m55s) - 7/10

Ce premier single exprime la substantifique moëlle de l'album, les paroles narrant à la première personne du pluriel les joies du clubbing au début des années 90. On peut y entendre les quatre plus mauvaises rimes de toute la carrière de Neil Tennant : 'I studied history, while you did biology. To you the human body didn't hold any mystery'. A chaque fois que je l'entends, j'ai les intestins qui se contractent, comme si l'opprobre que susciteront ces paroles ineptes chez tous les êtres munis de sensibilité artistique m'était personnellement destiné.

On y trouve aussi l'énième itération de ce qui est devenu un cliché de l'univers thématique des PSB : l'opposition rock-pop. 'We were so sophisticated, telling everyone we knew that rock was overrated', sauf qu'ici cette opposition rock-pop devient essentiellement une opposition rock-dance, un glissement que je ne peux que déplorer. Quitte à me répéter (une fois tous les trois ans, ça reste une fréquence de radotage très acceptable), la pop dans se version la plus pure n'est pas pour moi plus proche de la dance-music que du rock. Musiques rock et dance se retrouvent dans la manière qu'elles ont de s'adresser en premier lieu au corps, que ce soit par l'intermédiaire de la danse, du headbanging, du pogo ou du saut de cabri (toutes pratiques auxquelles je peux m'adonner avec plaisir). La pop au contraire est une musique qui s'adresse en premier lieu au cerveau et principalement aux zones du plaisir auditif immédiat. Un bon morceau pop ne se danse pas, il se chantonne, il reste dans l'oreille et s'incruste dans votre esprit pendant des jours (en ce sens, de nombreux morceaux rock et dance sont par ailleurs aussi des morceaux pop, mais c'est un autre débat). J'aurais donc préféré que le titre de ce single soit The Dance Kids, cela m'aurait semblé mieux coller au propos.

Cela étant dit, la chanson n'est pas sans qualités, avec notamment un troisième couplet en suspension, semi-parlé, qui représente une respiration bienvenue au milieu de ce qui est sans doute un des deux morceaux de l'album dont la production est la plus (sans doute volontairement) datée : chœurs wooh-ah tendance Ibiza-Before, riffs de piano euro-dance circa 94, clochettes rappelant Always on My Mind,....).

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mercredi, février 17

We Are The Dance Kids

Chroniquer les sorties des Pet Shop Boys, telle est ma croix et je continuerai à la porter pour illuminer le monde. Après Inner Sanctum, un teaser quasi-instrumental qui fleurait bon la deep-house (ou un truc du genre) et qui aurait pu être une honnête face B au début des années 90, voici à présent The Pop Kids, le premier vrai single de l'album, Super, prévu pour le 1er avril. Tout d'abord, le titre est honteusement mensonger. Depuis quelques années, et surtout depuis le dernier album Electric, dont j'ai déjà longuement parlé ici, j'ai la furieuse impression que ce pauvre Neil est devenu incapable de faire la différence entre 'pop music' et 'dance music'. Cette nouvelle chanson n'est en rien une ode à la pop, c'est une ode au clubbing et à la dance-music et les deux représentent deux styles musicaux aux intentions totalement divergentes, voire antagonistes (l'explosion dance des années 90 explique pour moi en grande partie pourquoi ce fut la pire décennie pour la musique pop..... et les années 2010 prennent malheureusement le même chemin). Du coup, il n'y a guère que dans la phrase "We knew that rock was overrated" que je me retrouve un peu car lutter contre l'hégémonie du rock et le sentiment de supériorité de ses fans est sans doute le seul combat qui pouvaient rassembler la pop et la dance de cette époque.

D'un autre côté, il faut au moins reconnaître à la chanson qu'elle est cohérente. Elle se présente dans ces paroles comme une célébration du clubbing et de la dan(s/c)e du début des années 90 et sa construction le reflète bien. Les sonorités utilisées sont identiques à celles que les paroles célèbrent (le riff au piano/synthé à 0m53s est plus 1994 que Friends, The Lion King ou Pulp Fiction). Cela étant dit, la production est effectivement plutôt meilleure, moins envahissante, que sur certaines chansons du précédent album (Love Is A Bourgeois Construct en particulier) mais il semblerait bien que la production ait dans le processus d'écriture des Pet Shop Boys définitivement pris le pas sur les mélodies parce que celles-ci sont ici furieusement absentes. Les parties chantées sont d'une totale insignifiance et le pire est que c'est peut-être volontaire, pour ne pas distraire l'auditeur de la basse et de la pulsation qui sous-tend l'ensemble. La seule mélodie que l'on pourrait à la limite chantonner après une écoute tient sur deux notes (allez, peut-être trois si je suis d'oreille généreuse).

Ce groupe est en train de me filer entre les doigts et cela m'attriste grandement. Je suppose que l'accueil critique délirant et les ventes, plutôt meilleures, de leur dernier album qui s'égarait déjà dans ces contrées rendait la chose quasiment inévitable. Il fut un temps où les Pet Shop Boys concevaient chaque album comme le contre-pied du précédent (de Behaviour à Very, de Very à Bilingual et de Nightlife à Release,....) mais ça c'était avant, c'était le bon temps, de quand ils étaient encore jeunes et fringants.

jeudi, décembre 17

C'est Noël, c'est Noël, c'est Noël

Peut-être finalement que le seul tort d'Enya, la seule raison pour laquelle elle est aujourd'hui universellement moquée, c'est qu'elle est arrivée quinze ans avant qu'Olafur Arnalds et Max Richter, entre autres, convainquent les hipsters et les ayatollahs du bon goût que la consonance lénifiante était un art délicat qui demandait un immeeeeense talent.

(Bon, ça et les superpositions de voix tout de même, dont elle abuse un peu).

Hier, il m'est pris irrépressible envie de réécouter l'album d'elle que je possédais et qui n'avait plus eu les honneurs de la platine depuis au moins quinze ans et, à tout prendre, ceci module et surprend plus que n'importe quelle oeuvre des deux précités, tout en ne se prenant pas pour plus que ce n'est.

Certains trouveront sans doute que je m'acharne sur ce pauvre Max Richter qui, s'il n'a pas inventé l'échelle, ne fait au fond de mal à personne. Sans doute, mais il y a dans le parcours de ce type que j'ai vu jouer dans une cave à Hasselt lors d'un Festival Fat Cat et qui se retrouve à présent à sortir des luxueux  coffrets velours sur Deutsche Grammophon quelque chose qui me dérange vraiment. Je ne comprends pas comment il peut être pris au sérieux en composant ce genre de musique, vide et morte.



Par ailleurs,  j'ai entendu, l'année dernière encore, un client demander à un vendeur de la FNAC pour acheter une célèbre chanson de Noël (l'année dernière, un client qui voulait "acheter" une chanson, c'est aussi ça la magie de Noël). Vu sa description, je suis sûr que c'était ceci qu'il cherchait, un des plus célèbres "misheard lyrics" de la musique populaire. 



Je ne suis pas sûr que ceci méritait de faire sortir un blog de deux années d'hibernation, mais ça ne rentrait pas dans un tweet. Bonjour aux vingt-trois courageux lecteurs qui, à l'heure des réseaux sociaux, de Spotify et du click-baiting, continuent à lire des blogs musicaux amateurs.

dimanche, août 17

Darkside, Pukkelpop, 16 août 2014


Il fut un temps, pas si lointain, où j'avais le verbe aisé et la plume alerte et où chaque festival donnait lieu à un compte-rendu kilométrique (vous en trouverez encore des traces en utilisant les tags de ce blog).

Aujourd'hui, je préfère utiliser Twitter et poster des photos prises à l'aide de mon téléphone portable, le plus souvent floues pour faire vrai (photos-vérité, sans trucage, le réel à l'état brut), d'autant que réagir en temps réel permet une interaction immédiate avec les autres festivaliers et oblige à faire court, ce qui est rarement un mal, comme le prouvera encore ce billet.

Néanmoins, je renoue avec mes anciennes habitudes pour ce concert de Darkside hier soir à 20h45 au Marquee, qui m'a tellement plu, et désarçonné, que je me sens obligé d'en parler plus longuement.

Une confidence pour commencer : alors que j'écris ces lignes, je ne sais absolument rien de Darkside. C'est un de ces groupes que je suis allé voir simplement parce que j'avais un trou dans mon planning et que la tente était idéalement placée. Je n'avais pas la moindre idée de ce que j'allais voir ou entendre.


Lorsque le concert commence, la scène est plongée dans le noir. Des arpèges de synthé se font entendre, puis quelques notes de guitare qui se développent en une sorte de long solo Knopflérien. Je suis déjà hypnotisé, sans bien savoir pourquoi. Je passerai l'heure de concert à tenter de comprendre.

Commençons l'enquête en décrivant les protagonistes sur scène. A droite, un bellâtre fait face à un synthé et quelques autres machines à manettes, voyants, leviers et/ou boutons. A gauche, un type avec la coiffure de Jean Teulé a une guitare en bandoulière et se tient devant une autre machine à l'allure vaguement synthétisiforme. à laquelle il touchera finalement assez peu.

La musique produite par le duo est difficilement descriptible et, même en cette période de pré-rentrée scolaire, je peine à coller sur elle une jolie étiquette toute faite : empruntant clairement sa trame à la techno, bifurquant par moments vers le post-punk (le bellâtre de droite chante sur certains morceaux, avec une voix qui fait irrésistiblement penser à Alan Vega) ou vers la musique psychédélique, grâce à certains longs solos de guitare.

Un tel mélange de guitares et d'électronique n'a rien de neuf (d'autant qu'en cette époque post-post-moderne, tout se mélange avec tout) mais la disposition scénique, le fait que les musiciens ne sont que deux sur scène et que chacun se cantonne dans son rôle rendent cette juxtaposition extrêmement parlante, presque programmatique. Je n'ai jamais vu un concert aussi ancré dans une opposition conceptuelle, presque un affrontement, entre deux types de musiciens et, partant, de musiques. Pourtant, cet affrontement, visuellement très fort, entre deux styles produit au final une musique extrêmement homogène.

Dans l'ensemble, le set fait plutôt dans la délicatesse et l'ornementation. On est ici  loin de la techno bourrine dont nous ont gratifié certains autres artistes présents à l'affiche du Pukkelpop cette année (Forest Swords, c'est à vous que je pense, j'ai dû partir après cinq minutes, tellement les basses étaient insoutenables). Un beat régulier en infra-basse fait bien parfois ici aussi son apparition, faisant trembler plancher, os, vêtements et bouchons d'oreille, mais presque toujours pour moins longtemps qu'on ne le croit. J'ai même une fois compté le nombre de beats, et ce n'était pas un multiple de huit, c'est dire à quel point on se situe ici dans le domaine de l'expérimentation la plus débridée.

Le bellâtre (je ne vais quand même pas aller chercher son nom sur Wikipedia alors que j'en suis déjà presque à la moitié de mon billet, ça n'en vaut plus la peine) a l'intelligence de se servir de ces sons qui font physiquement entrer le spectateur dans la musique (ou plus exactement entrer la musique dans le spectateur) mais sans en abuser, parce que ces sons ont aussi une fâcheuse tendance à couvrir tout le reste (en tout cas pour moi, parce que cela ne semble guère gêner les gens qui m'entourent).

En effet, le public, très nombreux (et criant son enthousiasme au début de certains morceaux, ce qui tend à prouver l'existence de 'tubes', soit à cause de passages à la radio, de vidéos Youtube ou d'utilisation dans des séries ou films à la mode), dodeline de la tête, marquant souvent la pulsation d'un mouvement d'épaules chaloupé, voire d'un mouvement pseudo-coïtal du bassin (le bellâtre sur scène est par ailleurs également très porté sur les mouvements pseudo-coïtaux du bassin) mais ne s'enflamme véritablement que lorsque la surpuissante pulsation de basse réapparaît, c'est-à-dire justement quand je suis forcé de décrocher parce que je perds le fil de ce que la musique raconte. Ces passages sont clairement conçus comme des sommets, mais des sommets qui me restent inaccessibles parce que la musique cesse pour moi d'exister dès qu'ils sont atteints.

NB : Ceci était le passage Calimero de mon billet... ("Cali-quoi ?" répondront mes plus jeunes lecteurs... "Eh, arrête de croire que tu as de jeunes lecteurs !", diront les autres).

J'ai donc aussi vécu ce concert comme un grand moment de solitude, réagissant à contre-temps, ou à contre-courant, des milliers de personnes qui m'entouraient, tentant d'intellectualiser ce que je ressentais, ce que je croyais ressentir ou, pis encore, ce que je pensais de ce que je ressentais, tandis que tout autour de moi, la foule vivait la musique à un niveau plus basique, réagissant aux stimuli rythmiques, sans avoir l'air de se poser de questions en totale communion avec la musique.

Pourtant, malgré cet étrange sentiment d'aliénation, j'ai passionnément aimé cette heure au Marquee. D'ailleurs, et je termine ce billet comme je l'ai commencé, par une confidence, je le maîtrisais bien aussi, ce mouvement d'épaule (et quelle chaleur dans celui-ci !). Il paraîtrait même que j'ai gentiment tapoté le plancher du talon, bien que les témoignages divergent sur ce point.



Ci-dessous : le set de Darkside au Pitchfork festival à Paris, un set auquel, à moins que vous n'ayez trafiqué votre ordinateur ou votre tablette pour frimer dans des conventions de tuning  il manquera la puissance des pulsations de basse mais qui donne une bonne idée du potentiel de fascination de la musique de Nicolas et Dave (parce que oui, ils s'appellent Nicolas et Dave...... je n'aurais pas dû aller chercher leur nom sur Wikipedia, le "bellâtre" et le "sosie de Jean Teulé" étaient des noms bien plus nimbés de mystère). 


mercredi, mai 21

Dirge, La Zone, Liège, 18 mai 2014

J'ai toujours vécu à Liège et ai assisté, dirais-je, à environ 200 concerts. Pourtant, c'était la première fois ce dimanche que j'allais à la Zone, une des trois ou quatre salles de concert historiques de la ville.

Les raisons en sont multiples. Pour commencer, je suis un adepte des groupes "du milieu", ceux dont la notoriété est déjà en partie acquise mais qui jouent encore dans des salles à taille humaine. En conséquence, mes habitudes me poussent surtout vers des salles bruxelloises comme le Botanique ou l'Ancienne Belgique, qui doivent à elles deux représenter environ les trois quarts des concerts auxquels j'ai assisté.

Ensuite, la Zone se spécialise dans les musiques alternatives, terme vague mais qui me semble assez différent de celui de musiques indépendantes, qui regroupe la majorité des groupes que j'écoute. Cette différence que je fais entre les deux termes n'existe peut-être que pour moi-même, mais si je devais la résumer en quelques mots, je dirais qu'il y a dans ma notion de musiques alternatives un caractère de contestation politique, ou en tout cas de discours sur la société, qui n'existe pas vraiment dans la musique indépendante, terme qui désigne essentiellement un mode de production et de diffusion de la musique différent de celui des majors mais dont la finalité reste au bout du compte de faire connaître les groupes et les artistes au plus grand nombre.

Pendant longtemps, le terme de musiques alternatives a donc surtout désigné pour moi toute la scène punkoïde française liée à Boucherie Productions. Les musiques alternatives sont également indissociables dans mon esprit à une notion de tribu, à des genres et des sous-genres qui vivent en vase clos, se méfiant instinctivement de toute récupération commerciale ou de toute visibilité médiatique excessive (là où trop souvent les groupes indépendants vendent leur âme au diable une fois que le succès commercial arrive).

Vu sous cet angle, la scène métal et tous ses dérivés me semblent bien rentrer dans cette définition des musiques alternatives : labels dédiés, magazines dédiés, émissions radio dédiées, festivals dédiés ou scènes dédiées dans les festivals généralistes (on pourrait d'ailleurs monter un argument selon lequel la scène techno/clubbing est aussi une scène alternative, même si nettement moins intéressante). Le public métal a son look, ses codes, ses icônes, ses lieux de concert (la Zone en fait partie) et il se mélange rarement aux autres. Bien que j'écoute du métal, plus souvent peut-être que les gens qui me connaissent pourraient le croire, je n'ai côtoyé les métalleux qu'à de très rares occasions : un concert d'Opeth au Pukkelpop l'année dernière, un concert de Sunn O))) à l'Ancienne Belgique il y a quelques années et.... je crois que c'est à peu près tout. (Cette rareté est due à ma pusillanimité plus qu'à mon absence de curiosité : par exemple, Mayhem joue ce soir à l'AB. Bien que ce soit un groupe que je serais très curieux de voir en concert, pour me faire une idée, je n'ai jamais songé sérieusement à m'y rendre)

Ce n'est d'ailleurs pas une surprise de constater que, parmi la petite vingtaine de personnes présentes à la Zone ce dimanche, je n'en connais pas une seule, là où la plupart du temps, je retrouve toujours lors de mes concerts liégeois le même public. Ici, le noir était de rigueur, les cheveux étaient longs, les piercings en évidence et si barbe il y avait, ce n'était pas le collier plus ou moins bien taillé du hipster-blogueur trentenaire, mais le long bouc noir jais du métalleux. Que faisais-je là alors, tel un poil dans le bouillon ? La question est légitime et je me la suis d'ailleurs posée. Disons que j'ai été invité par une amie parisienne qui a gentiment suggéré de me faire figurer sur la guest-list. Comme je suis dans l'ensemble un garçon bien élevé (on ne ricane pas là-bas au fond de la salle !), j'ai accepté l'invitation, tout prêt à me confronter à une altérité dépaysante, ne serait-ce que pour le plaisir de pouvoir ensuite analyser cette confrontation et me répandre en exégèses tellement longues qu'elles rebuteront même les lecteurs les plus aguerris.

D'ailleurs, je m'aperçois avec un effroi amusé que, après une pleine page et presque 4000 caractères, je n'ai pas encore écrit le nom du groupe que je suis allé voir : Dirge donc, un quatuor parisien formé au milieu des années 90 et qui, après une évolution apparemment assez sensible, joue actuellement une sorte de post-metal mâtiné d'influences doom et death . Ce sont des genres qui m'intéressent depuis longtemps, et des groupes que je vénère comme Dolorian, Sunn O))), Amplifier et Wardruna par exemple, forment un quadrilatère dont Dirge pourrait bien se trouver au centre. 

Tout cela étant dit, je peux reprendre une narration plus chronologique. Ce dimanche en début de soirée, je partis vers la salle d'un bon pas, animé d'une réelle curiosité. Une fois arrivé, j'ai d'abord inspecté les lieux (une entrée qui ne paye pas de mine sur un quai de la Dérivation, un escalier menant au sous-sol, un plafond très bas, des murs couverts de graffitis, assez réussis), un verre de soda à la main (très bon marché) qui, s'il n'aidait guère à me faire passer pour un habitué me donnait au moins un semblant de contenance. Quelques minutes d'acclimatation et un tour des lieux ont finalement suffi à ce que je me débarrasse de cette sensation étrange de ne pas être à ma place (sensation que je viens par ailleurs d'exorciser a posteriori dans cette digression logorrhéique, qui touche seulement à son terme).

La salle était vide, très vide (moins de dix personnes), et pendant longtemps, j'ai cru que chacune d'entre elles allait à un moment ou à un autre de la soirée monter sur scène. Quelques spectateurs supplémentaires sont arrivés au compte-gouttes tandis que la sono diffuse une sorte de stoner-rock-doom (je hais les étiquettes, je les maltraite donc avec une joie mauvaise), qui m'a beaucoup plu (je ne sais absolument pas ce que c'était). Finalement, lorsque le concert commence, vers 21h20, j'ai compté entre dix et vingt vrais spectateurs, ce qui est très peu et m'a fait un peu honte pour ma ville, dont la réputation festive aurait pu faire espérer que plus de monde se déplace. Je me sens toujours étrangement responsable lorsque des groupes qui viennent de loin, repartent de Liège avec le sentiment que c'est un lieu mort, où les spectateurs ne se déplacent pas/n'écoutent pas la musique/papotent pendant tout le concert/n'y connaissent rien/sont peu sympas/sont impolis/etc.....

Le groupe monte sur scène dans un profond silence et une obscurité quasi-complète. Le bassiste (clône, volontaire sans doute, de Billy Corgan, en moins grand) est entouré de deux guitaristes-chanteurs : à gauche, le grunter/growler, massif, pas très grand, barbu, à droite, le chanteur mélodique, plus grand, plus baraqué, du genre à avoir un abonnement à une salle de sports. Le batteur est caché au fond de la scène, dans une pénombre totale. J'étais à deux mètres de la scène et n'ai à aucun moment vu son visage (en avait-il seulement un ?).

Le terme que j'emploierais pour décrire leur musique serait sans doute doom-metal, c'est-à-dire dans mon esprit des morceaux longs, au tempo relativement lent, peu mélodique au sens strict mais construite sur des changements d'harmonie longuement préparés : de nombreuses mesures où un accord plein de tension est appuyé, répété, asséné avec insistance avant d'être résolu par un accord de tonique qu'on laisse résonner pendant quelques secondes, avant de recommencer le processus (je m'avance peut-être un peu en utilisant le terme de tonique mais c'est un pont qui me semble raisonnable entre ce que je connais de l'harmonie classique et ce que j'ai ressenti lors du concert). 

En ressort une musique hypnotique, où les chansons finissent par s'entremêler, les minutes succédant aux minutes dans une infinie répétition du même (on n'est pas loin du drone), fascinante et enveloppante. Les morceaux durent huit minutes comme ils pourraient en durer quatre ou vingt. Après les deux premiers titres, qui servent en quelque sorte de sas d'entrée, la réalité se met à lentement se dissiper et le spectateur à flotter dans l'éther, sans attaches si ce n'est ce sentiment de résolution harmonique dont l'inexorable retour toutes les vingt ou trente secondes finit par former l'entièreté de l'univers sensible. 

Ce sentiment d'irréalité est entretenu par la pénombre, par le caractère statique des musiciens, par la lenteur de leurs rares mouvements ainsi que par la manière dont les (rares) parties vocales sont sous-mixées, volontairement je suppose (et pas seulement à cause de mes bouchons d'oreille, accessoire évidemment obligatoire pour un concert du genre). Il m'a vraiment fallu tendre l'oreille pour les entendre, ce qui surtout dans le cas du "growler" donne une impression étrange de décalage entre le son et l'image. Hurlement discret sonne comme un oxymore mais ce concept est au cœur de la musique de Dirge (et de beaucoup de groupes du même genre) et j'ai pour la première fois pu apprécier à quel point cela participe à l'effet produit en concert.

Les morceaux vont s'enchaîner pendant un peu plus d'une heure, sans grande interaction avec le public, qui se contentera d'applaudir poliment entre chaque morceau, restant essentiellement statique le reste du temps. Je signalerai juste un spectateur, bourré, sur la droite, qui viendra lors d'un morceau à proximité du guitariste pour faire des moulinets d'encouragement avec le poing, lorsque le jeu se fera plus technique, lors d'un passage vaguement psychédélique (entendez par là un passage où le guitariste se met à jouer des traits plus rapides, rappelant la musique répétitive ou indienne, mais toujours en arrière-plan sonore pour ne pas déforcer l'effet harmonique décrit ci-dessus).

Dans cette torpeur et cette immobilité ambiante, ma gestuelle d'auditeur de doom-metal fait de moi l'une des personnes les plus actives de l'assistance. En quoi consiste cette gestuelle ? Disons qu'un talon marque les coups de batterie les plus importants, surtout ceux où la tension se résout (pas toujours le même talon d'ailleurs, parfois un début de crampe me fait changer de jambe), le haut du corps se balance lentement, comme soumis au clapotis d'une marée sonore, du flux et du reflux d'une musique qui serait la respiration d'une énorme bête endormie. La tête suit toujours les mouvements du corps avec un léger retard, comme à regret. Tous les gestes sont lents, circulaires, sans variations brusques de direction, calculés pour pouvoir s'enchaîner indéfiniment. Les yeux sont la plupart du temps fermés

Après une heure, c'est presque une surprise lorsque trois des quatre membres du groupe quittent la scène sans dire un mot, laissant leurs amplis réverbérer les dernières notes et le guitariste/growler mettre un touche finale au morceau. Lorsque ce dernier part à son tour, les lumières se rallument. Le concert est terminé, me laissant avec le sentiment étrange de me réveiller d'un long rêve. 

jeudi, mai 8

Nits, AB Club, 6 mai 2014

J'ai déjà beaucoup écrit sur les Nits, et notamment sur les concerts auxquels j'ai assisté (une petite dizaine, même si je me rends compte avec surprise que seulement deux d'entre eux ont été chroniqués sur ce blog).

Il est donc inutile que je revienne sur la bonne humeur communicative du trio, sur leur évidente complicité sur scène, sur le jeu poétique et souple de Rob Kloet aux percussions, sur la mine concentrée de Robert Jan Stips aux claviers ou sur la bonhomie rigolarde de Henk Hofstede. Tout cela participe grandement au plaisir que je prends à tous leurs concerts mais je doute d'être capable de le réexprimer d'une manière qui ne soit pas un simple décalque de ce que j'ai déjà pu écrire auparavant à leur sujet.


Il me semble plus intéressant de m'appesantir sur ce qui fait la particularité de cette tournée et de ce concert bruxellois (outre la petite taille de la salle) : il est entièrement consacré aux dix premières années de l'existence du groupe et à leurs cinq premiers albums  (Tent, New Flat, Work, Omsk et Adieu Sweet Bahnhof). Pour accentuer ce côté rétrospectif, l'ordre des chansons sur la set-list, en dehors des rappels, est entièrement chronologique. La partie la plus connue de leur discographie se retrouve ainsi escamotée. A part Nescio et Adieu Sweet Bahnhof, ce concert ne contenait aucune des chansons emblématiques des tournées récentes du groupe (pas de In the Dutch Mountains, de Bike In Head, de JOS Days ou de Cars & Cars par exemple).



Or, il se fait que je connais finalement assez mal le début de leur carrière. Je n'ai découvert les albums à leur sortie qu'à partir de Giant Normal Dwarf au début des années 90, et ma remontée dans le temps s'est surtout concentrée sur les albums les plus proches, ceux où je retrouvais l'évidence pop, la poésie des arrangements et des instrumentations qui faisaient le prix de cet album ou du suivant, Ting. C'est ainsi que je connais presque par cœur des albums comme Adieu Sweet Bahnhof ou Omsk, mais beaucoup moins bien les trois premiers.

A cette époque, le groupe suivait un canevas post-punk/new-wave assez classique (guitare, basse, claviers, batterie), avec des chansons de trois minutes environ, un son brut, assez peu travaillé, la recherche dans les compositions d'une forme d'efficacité immédiate qui ne dédaigne pas une pointe de sophistication arty, mais sans effets de manche ou mise en avant de la compétence des musiciens (à cette époque, la technique instrumentale était encore honnie, souvenir nauséabond des pires heures du prog-rock). Leur son de cette époque m'évoque personnellement des groupes comme Devo ou Gang of Four, voire les Talking Heads ou les premiers albums solo de Brian Eno (les influences glam en moins).


Cette description pourrait (devrait même, sans doute) donner envie, mais je dois avouer que Tent, leur premier album de 1979, que j'écoute en tapant ceci, me laisse toujours étrangement froid. J'y regrette le simplisme des mélodies, l'absence d'envolées poétiques ou de trouvailles rythmiques (Rob est encore assez basique dans sa manière de jouer, plus batteur que percussionniste). C'est très (trop ?) carré et je n'y retrouve pas vraiment ce que j'aime chez les Nits. 

Ce n'est donc qu'aux environs du dixième morceau (avec Slip of The Tongue), lorsque la set-list a atteint le milieu des années 80, que j'ai retrouvé mes marques et pu identifier des chanson à leur intro. Pendant la demi-heure qui a précédé, j'ai eu l'impression d'entendre un groupe dont je ne savais pas grand chose. Seuls quelques lambeaux de mélodies éparses évoquaient en moi de vagues souvenirs, le plus souvent insituables.

Dans ces conditions, le miracle de ce concert fut sans doute que ces chansons des débuts, qui m'avaient jusque là résisté (et me résistent encore dans leurs versions studio), se sont imposées à moi avec évidence une fois interprétées avec l'énergie du live. Les rythmes abrupts de Ping Pong, les velléités psychédéliques de Empty Room, l'atmosphère entêtante de Hook Of Holland ont soudain fait sens. On peut à ce propos sans doute saluer le côté bon camarade de Robert Jan Stips qui participe à une tournée où il interprète pour moitié des chansons qui datent d'avant son arrivée dans le groupe.

Je sens bien que je ne parviens pas tout à fait à exprimer les raisons pour lesquelles ce concert m'est apparu comme une révélation. Attendez-vous à des modifications de ce billet une fois que les mots me seront venus. En attendant cette hypothétique inspiration, je vous propose ci-dessous quelques vidéos tirées d'un concert récent de la même tournée. Quelques secondes suffiront à faire comprendre aux habitués à quel point cette tournée est différente des autres : une scène plus resserrée, moins de discussions avec le public et de digressions, des morceaux plus courts. Tout, jusque dans l'attitude des musiciens sur scène, indique une inspiration, un état d'esprit et des points de référence différents. Je n'avais jamais vu Henk comme ça, arqué sur sa guitare électrique, concentré sur son jeu, presque tendu par moments.

Pendant cette première demi-heure, j'ai donc eu l'impression étrange de découvrir un autre groupe. Ce n'était clairement pas les Nits que je connaissais, ou que je croyais connaître, mais un groupe obscur du début des années 80, qui serait venu, par on ne sait quel stratagème temporel, jouer en 2014 sa tournée de 1981, à l'identique.

Ce concert m'a ainsi fait prendre conscience que, derrière les chansons plus tardives du groupe se dissimulait en palimpseste une source d'énergie basique, anguleuse et inquiétante, que je ne soupçonnais pas et qui irradie les premières années de leur carrière. Cette découverte est évidemment bienvenue. Elle apporte une nouvelle dimension à mon appréciation du groupe. Il me revient à présent de chercher à retrouver la trace de cette énergie primitive lorsque j'écoute les premiers albums. Je ne garantis pas que je vais y parvenir, mais je ne ménagerai pas mes efforts. Le deuxième meilleur groupe du monde ne mérite pas moins.


















En attendant, je remercie mes bataves préférés pour ces deux petites heures de bonheur. Je les reverrai en décembre, dans la même salle, pour une tournée plus classique. Je saurai alors si mes efforts ont porté leurs fruits et si Tent, New Flat et Work se sont taillé une place plus grande dans mon cœur. Dans le cas contraire, cela signifiera que je le souvenir de ce concert, et de l'énergie qui s'en dégageait, s'est estompé et je ne pourrai m'en prendre qu'à moi-même.




vendredi, février 21

Liste de podcasts et émissions de radio

Il est apparent depuis au moins deux ans (et sans doute beaucoup plus pour les hipsters) que l'âge d'or du blog musical est passé. J'ai l'impression que les gens sont de moins en moins disposés à lire sur la musique, et même l'ajout en-dessous du billet d'un lien vers une playlist Spotify, une vidéo Youtube ou une chanson sur Soundcloud paraît pour ce que j'en vois tout à fait insuffisant. En ce qui me concerne en tout cas, je ne les fréquente quasiment plus (j'ai même abandonné mon bien-aimé Music For Robots, qui m'a fait découvrir tant de choses... j'ai honte, mais le téléchargement de mp3, c'est tellement 2005).

En revanche, je me suis mis à écouter des podcasts (je rappelle aux distraits que j'en ai même enregistré deux, voir colonne de droite ou ici), retrouvant via Internet le plaisir d'écouter la radio, plaisir dont j'étais privé (au moins depuis que Pure FM est devenue inécoutable). Notez bien que dans mon esprit, émission radio n'est pas synonyme de mix. J'ai besoin d'un fil rouge, d'une voix qui m'emmène à la découverte des musiques que je ne connais pas. Je veux des morceaux présentés, annoncés et "désannoncés". La présentation pour situer le genre, l'atmosphère, créer l'envie, la "désannonce" pour me permettre de noter le nom du groupe et de l'album. Ce que je recherche je suppose, c'est retrouver le plaisir des émissions personnelles, où animateur et programmateur se confondaient, comme celles de Tyan sur Radio 21, Bernard Lenoir sur France Inter ou, bien sûr, John Peel sur BBC Radio One. Par contraste, un mix continu m'ennuie en général après 10 minutes.

Suit donc une liste éminemment subjective des podcast et des émissions de radio que je ne raterais pour rien au monde. N'hésitez pas à me laisser en commentaire ou via un média social quelconque vos propres suggestions. Il me reste l'une ou l'autre plage horaire ouverte pour en découvrir d'autres.

En français : 
  • Substances (48FM, Liège, Belgique) : deux heures par semaine, Laurent propose un tour d'horizon des nouveautés de la semaine, voire parfois, quand il a du retard dans ses écoutes, des deux mois précédents. Beaucoup de lo-fi, de folk, de rock, avec un sens de l'improvisation que n'aurait pas renié John Peel.
  • Diagonales (Radio Rectangle, Belgique) : dans la lignée du précédent et animée par un membre de Showstar (groupe dont j'avoue ne rien savoir, oups!), une demi-heure par semaine, ce qui est plus raisonnable.
  • Autour de Babel (RTBF Musiq 3, Belgique) : deux heures par semaine, un mix entre classique, électro, musique contemporaine et folk. Chaque émission est conçue par un programmateur différent. Certaines semaines sont donc plus passionnantes que d'autres, et contrairement à ce que je dis plus haut, il s'agit d'un mix continu, dont la playlist est disponible sur le site.
  • L'inspecteur des Riffs (48FM, Radio Rectangle, Liège, Belgique) : deux heures par mois, un tour d'horizon thématique essentiellement centré autour du jazz et du rock, avec le toujours formidable Stéphane Dupont (les émissions plus récentes sont accessibles via Radio Rectangle)

En anglais : 
  • Stuart Maconie's Freak zone (BBC6Music, UK) : L'ancien journaliste du NME et pilier de Radio 1 nous emmène ici dans les recoins les plus bizarroïdes de la musique actuelle : entre néo-prog, folk, électro et metal. J'y découvre en moyenne trois albums par semaine. Ca en devient presque fatiguant.
  • Plus généralement, si vous n'avez rien à vous mettre entre les oreilles, écouter le live stream de BBC6 Music est rarement une mauvaise idée (Guy Garvey, Steve Lamacq, Lauren Laverne, Huey Morgan, Terry Hall et Tom Robinson, entre autres, y ont leur émission).

dimanche, janvier 26

Depeche Mode, Sportpaleis, Antwerpen, 25 janvier 2014

A priori, Depeche Mode, c'est tout à fait ma came, un groupe des années 80, anglais jusqu'au bout des ongles, qui trouve ses origines dans la révolution synth-pop, qui elle-même plonge ses racines dans la mouvance post-punk. Dans un premier temps, on aurait pu les placer dans le même panier que Duran Duran ou Soft Cell, même en ce qui concerne ces derniers pour l'imagerie quelque peu sulfureuse. Les albums sont d'un intérêt limité, mais les singles sont régulièrement imparables, surtout à partir de Some Great Reward.

Puis vers 1985, une sorte de miracle se produit, avec Black Celebration, le groupe change de catégorie. Il s'extirpe de la superficialité de la pop de cette époque (Soft Cell excepté, comme quoi mes associations d'idées ne tiennent vraiment pas la route), les ambiances s'assombrissent, aidées en cela par la belle voix grave de Dave Gahan et les chansons se complexifient. Comme pour l’œuf et la poule, je ne sais pas si le succès américain de DM a précédé et influencé ce changement ou s'il en est la conséquence. Toujours est-il que, une fois Music for the Masses sorti, DM était devenu un groupe de rock taillé pour les stades, notamment américains. 101 le prouve amplement.

Le groupe poursuit sur la même lancée avec Violator et Songs of Faith and Devotion, deux albums splendides qui mêlent avec bonheur l'intensité du rock et les sons électroniques, exercice d'équilibriste qu'ils sont quasiment les seuls à réussir. Mon intérêt s'étiole ensuite progressivement avec Ultra et Exciter, deux albums que je n'ai pas aimés à leur sortie et rarement réécoutés depuis. Depuis cette époque, Depeche Mode est un groupe qui me semblait faire un peu partie de mon passé. Les deux albums qui ont suivi me semblaient un peu meilleurs, mais une fois mon avis établi, je les réécoutais rarement, alors que je repassais encore régulièrement Violator, Black Celebration ou Songs of Faith and Devotion.

Ce petit historique explique le fait que je ne les avais jamais vus en concert, malgré tout l'intérêt que j'ai par ailleurs pour le travail visuel d'Anton Corbijn. Lorsque j'ai commencé à aller voir des concerts, vers le milieu des années 90, mon intérêt pour leur musique avait décru, d'autant qu'à cette époque, ils ne jouaient plus que dans des stades et que, à quelques rares exceptions près, j'ai beaucoup de mal à apprécier un concert dans une salle plus grande que l'Ancienne Belgique (c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je ne verrai sans doute jamais plus en live des groupes que j'ai beaucoup aimés et aime toujours beaucoup, comme Elbow, Sigur Ros ou Radiohead.)

Cela étant dit, le concert d'hier était proche, durant un week-end et le premier single de l'album était prometteur, je n'ai donc pas pu dire non à un couple d'amis qui me proposait de les accompagner, malgré le prix (c'est de loin le concert le plus onéreux auquel j'ai assisté).

Je ne dirai pas grand-chose sur la première partie, Feathers, un quatuor de texanes qui joue une musique assez proche de ce que peuvent faire Grimes ou Client, avec des réminiscences de Goldfrapp ou La Roux, de la synth-pop gentiment éthérée, sans génie en studio, et tout à fait dispensable en live, notamment à cause d'un son qui transformait toutes les chansons en bouillie sonore sur laquelle il était difficile de rester concentré.... Ah si, une chose tout de même, c'était un quatuor de filles (le batteur ne compte pas, les batteurs ne comptent jamais), collées l'une à l'autre au milieu d'une grande scène toute vide. L'attrait du jeu de mots 'The birds of Feathers flock together' est donc irrésistible et je n'y résiste pas. Cela étant écrit, intéressons-nous au vif du sujet du jour : Depeche Mode.



Je pense qu'il est juste de dire que c'est la première fois que je vois un concert de rock de stade. Même si l'instrument de base du groupe reste le synthé, Depeche Mode est un groupe de rock, dans son attitude sur scène, dans la manière dont les concerts sont conçus, dans la dévotion qu'ils inspirent, etc... On ne trouve rien ici de la distance ironique de la pop. Tout est pensé au premier degré et cela a sans doute fini par me peser.

Les artistes que je préfère en concert ont tous une relation assez ambiguë avec le concept de performance live, et jouent volontiers avec les codes du genre. Les Pet Shop Boys transforment leurs concerts en happenings arty où la notion même de jeu live devient une sorte de blague entre initiés, Pierre Lapointe transforme ses spectacles en one-man-shows, les Nits jouent sur leur connivence pour donner à leurs concerts un caractère intimiste et poétique, Elbow (du temps où je pouvais encore les voir) jouait du désespoir et de la mélancolie avec une rare subtilité, tout en retenue et en délicatesse, demandant par exemple sans cesse au public de se taire et d'écouter. Aucun d'entre eux ne harangue la foule ou ne prend des poses de rock-stars pour recevoir l'adoration de leurs multitudes de fans.

Neil Tennant, ancien journaliste musical, a toujours eu un regard assez lucide et acéré sur le monde de la musique populaire, regard qui devrait même plaire à ceux qui détestent sa voix ou sa musique. Un jour, lors d'une interview, il a expliqué que c'était le fait de vendre du sexe (selling sex) qui permet à des artistes rock ou pop de devenir méga-populaires et/ou de le rester sur la durée. Or, de nos jours, un énorme succès qui dure doit forcément passer par de longues tournées, de loin la partie du métier de music-star qui rapporte le plus. Cette remarque de Neil Tennant s'applique donc à tout qui remplit des stades depuis 10 ans et, des Rolling Stones aux Killers, de Muse à One Direction et de Madonna à Justin Timberlake, il est difficile de lui donner tort.

Le moins que l'on puisse dire est que Dave Gahan l'a bien compris. A cinquante ans passés, le visage ravagé par les excès en tous genres, il continue à se déhancher comme un animal en rut à la moindre occasion, et le moindre centimètre carré de peau exposé provoque l'extase d'un public conquis d'avance. J'ai trouvé cela gentiment ridicule (le manque d'habitude peut-être), tout en devant reconnaître qu'un échantillon a priori représentatif de 15000 fans me mettait clairement dans la minorité. Par ailleurs, et je ne sais si c'est pour faire sexy ou pour faire rock-star, il n'arrêtait pas de cracher, souvent de telle manière que tout lui retombait sur la figure. Pour être honnête, je crois que c'est l'aspect du concert qui m'a le plus intrigué (chacun a les questionnements qu'il mérite).

Cette avalanche de clichés est d'autant plus triste que, musicalement, Depeche Mode reste un groupe dans lequel je me reconnais totalement, jusqu'au dernier album, Delta Machine, qui est une grande réussite. J'ai particulièrement aimé les deux intermèdes chantés par Martin L. Gore, dont l'attitude sur scène, la sensibilité et la délicatesse conviennent mieux à mon besoin de distance et de retenue. J'ai aussi été très amusé par la prestation d'Andrew Fletcher (Fletch), le membre du trio dont le rôle a toujours été peu clair pour le non-initié et qui, durant toute la soirée, n'a semblé jouer que deux ou trois fois sur son synthé, se lançant parfois dans quelques pas de dad-dancing qui m'ont fait sourire et se contentant le reste du temps de se dandiner de manière un peu empotée et de lever les mains en l'air sans raison apparente. Peut-être finalement sont-elles là, l'ironie et la distance que je recherchais, dans le fait que Fletch est encore sur scène, toujours montré à égalité avec les deux autres dans les incrustations sur écran géant alors qu'il ne ressemble plus à rien, n'a aucun rythme et ne semble pas faire grand chose. C'est en tout cas l'aspect du concert qui me les rend le plus sympathiques (la grammaire de cette phrase me torture, le plus/les plus... un avis ?).

A côté de ses deux comparses, Gahan est une bête fauve prête à tout pour faire exploser son taux d'adrénaline. C'est impressionnant à voir, et une partie de moi-même admire qu'il soit encore capable de jouer ce rôle à son âge, au premier degré, mais je dois dire que cela m'intéresse finalement assez peu. Je crois que dorénavant, j'apprécierai Depeche Mode en studio. J'y trouverai plus mon compte. Peut-être suis-je trop snob, ou trop vieux, pour les grands-messes fédératrices et les concerts de stade.

Meilleur moment du concert :

Pire moment du concert :
à égalité avec (je ne sais pas pourquoi il s'entête à la jouer, le groupe qu'ils sont en 2014 n'a plus rien en commun avec cette chanson) :



Sinon, pour les fans de Depeche Mode francophones, voici le (relativement nouveau) site de référence à consulter.

On y trouve notamment la setlist complète du concert d'hier.

dimanche, décembre 15

Nouvelle Musique et Musique Contemporaine

Le deuxième volet de mon podcast épisodique est en ligne. J'y quitte ma zone de confort habituelle pour m'intéresser à un genre dont j'aime partir à la conquête mais pour lequel mes connaissances sont sans doute un peu légères. Je m'excuse donc d'avance pour toutes les erreurs factuelles qui pourraient se glisser dans mes commentaires.

Le déclencheur de ce podcast est mon écoute il y a quelques semaines d'un album d'Olafur Arnalds. J'avais été frappé par la complaisance avec laquelle des mélodies simplistes y étaient inlassablement ressassées et surtout par le décalage entre l'indigence de cette musique fade et l'enthousiasme qu'elle suscite chez bon nombre de gens dont je suis en général les coups de cœur avec intérêt.

C'est d'autant plus curieux que toute une scène s'est développée depuis dix ans autour de ce concept, scène à laquelle certains avaient fini par donner le nom de "Nouvelle Musique" : de Yann Tiersen à Nils Frahm, de Max Richter à Olafur Arnalds, de Johann Johannsson à Bill Ryder-Jones. L'inclusion de ce dernier m'est particulièrement pénible : même un membre fondateur d'un de groupes pop les plus enthousiasmants de ces 20 dernières années (The Coral) semblait succomber à cet appel du vide et du rien.

Il me semblait donc intéressant de faire le lien entre l'apparition de cette scène qui, bien qu'elle soit distribuée par des labels indépendants et suivie en majorité par le monde de la pop, du rock et de l'électro (critiques des nouvelles sorties sur Pitchfork ou Stereogum, concerts dans des salles rock, etc...), va chercher bon nombre de ses points de références du côté de la musique classique (instrumentation, orchestration, absence de chants, disparition de la structure couplet-refrain,...) et la peur que suscite chez certains la musique contemporaine dite "savante" (en gros celle que l'on apprend dans les conservatoires et qui s'écrit sur partition).

L'existence de ce lien m'apparaissait d'autant plus évidente que certains membres de cette scène ont un pied dans chaque monde : Nico Muhly par exemple.

Remarquez que ce podcast n'est pas une défense et illustration de la musique contemporaine dans son ensemble. Je reste souvent dubitatif devant l'hermétisme des œuvres de bon nombre de compositeurs d'aujourd'hui mais il me semble que les artistes que j'ai programmés dans ce podcast sont tous susceptibles d'accrocher l'oreille de ceux qui, comme moi, furent biberonnés au rock et à la pop mais ont conservé leur curiosité pour d'autres genres.

Par manque de temps, j'ai dû opérer des choix douloureux, et surtout couper certains morceaux trop longs. Je profite donc de ce billet pour leur donner ici une plus grande visibilité.

Voici la version intégrale de l'oeuvre de Steve Reich :

Variations for winds, Strings and Keyboards par Everest


Voici une version live intégrale d'Abii Ne Viderem de Giya Kancheli :


Voici enfin le lien vers le podcast lui-même, le tracklisting (avec des fautes d'orthographe dans le nom des compositeurs et l'intitulé des morceaux qui ne peuvent pas être corrigées, pour des raisons qui m'échappent) :

 
Pour finir, je vous propose le lien vers la page Spotify correspondant à un album qui aurait dû se trouver dans le podcast mais que j'ai lamentablement oublié d'inclure : le concerto pour violoncelle d'Olivier Greif. Je conseille en particulier le cinquième mouvement (plage 5).


 

Live-blogging en différé des NRJ Music Awards.

Je vous fais un live-blogging des NRJ Music Awards ? Oh oui alors :
- L'entrée de Stromae est parfaite. Ça garçon à vraiment du talent pour le marketing et la mise en scène. Il va falloir que je me décide à écouter son album.
- Florent Pagny, je ne peux vraiment pas. La répugnance est trop forte.
- Les filles, ça crie fort.
- Mettre Robin Thicke et Pharrell Williams dans la catégorie groupe ou duo de l'année, c'est un peu grotesque. C'est à peine un featuring.
- Je n'ai jamais entendu parler d'une seule des révélations francophones de l'année.
- Katy Perry en playback décalé de trente secondes. Arf. On arrête tout puis elle repart en vrai live. J'aurais bien aimé savoir ce qui était prévu au départ : du live ou du play-back ?
- Roar est un tube immense.
- Les Français ont créé un flic de télévision appelé Falco ? Je kiffe. J'espère qu'il est commissaire.
- Ah, Christophe Maé, ! le seul chanteur qui fasse toujours la même chanson, mais à chaque fois en pire. Ça forcerait presque l'admiration ! (Nikos : "le plus talentueux de sa génération")
- Zaz, on n'ira pas. Keen'V à présent : ne sait pas chanter, un mélange improbable entre une rythmique euro dance circa 1998, le parler de Grand Corps Malade, les chœurs de Zouk Machine et un charisme d'huitre goudronnée... Je crois que je faisais bien de ne pas connaître en fait.
- Will.I.Am qui chante Scream and Shout en remplaçant Britney par Alizée. Lolita pour Lolita, on perd au change.
- Emmanuel Moire ne chante pas très bien, mais les paroles sont de toute beauté.

Je peux seulement te dire Qu'il m'a fallu la peur pour être rassuré Que j'ai connu la douleur avant d'être consolé
- Puis-je avouer que le clip des One Direction m'a fait rire ?
- Il va falloir que j'écoute l'album d'Alex Hepburn. Ce Under est pas mal du tout.
- Story Of My Life est de loin la meilleure chanson que One Direction ait sorti jusqu'à présent, mais on dit direkcheun ou daillereckcheun finalement ? Même Nikos ne semble pas très sûr.
- Tous les nobodies de la soirée qui sont arrivés dans la salle en limousine et chantent Ma liberté de penser ("une chanson à texte qui fait réfléchir" selon Nikos). Ça y est. Je vomis.
- Will.I.Am est tellement nul que même si il est le seul artiste masculin à faire le déplacement à Cannes, c'est quand même Bruno Mars qui gagne.
- Le duo improbable : Tal et James Arthur qui chante Impossible. Une chanson que j'aime bien, mais dont j'ai récemment appris que c'était une reprise. Je me disais bien que c'était étonnamment bon pour un gagnant de X Factor.
- Plamondon et Berger, en inventant le concept de comédie musicale à la française, ont tout de même fait beaucoup de tort à l'humanité.
- James Blunt et Birdy qui chantent Mandela Day. Les limites du n'importe quoi sont allègrement atteintes.
- Les Robins des Bois chanteurs, c'est les mêmes que ceux qui faisaient les comiques sur Canal+ ?
- Et à la fin, c'est Stromae qui gagne.

Maintenant, je m'en vais réécouter du Varèse et du Steve Reich en prévision de l'upload de ce soir. La transition sera rude.

jeudi, novembre 7

Oh, un nouveau jouet !!

Depuis tout petit, je me dis que animateur et/ou programmateur sur une radio musicale, c'est un peu le boulot rêvé de tout qui vit un peu intensément son rapport à la musique enregistrée. Et pourtant, je n'avais jamais ressenti jusqu'à récemment l'envie de m'y essayer, sans doute parce que l'occasion ne s'est jamais présentée.

Et puis au début de cette année, devant organiser un blind-test pour un groupe d'amis, j'ai dû apprivoiser des logiciels de montage sonore, de découpe et d'édition de mp3, ce qui m'a permis de me rendre compte que, finalement, ce n'était pas techniquement si difficile d'enchaîner quelques morceaux et d'enregistrer des voix pour les relier.

Depuis lors, cette envie de créer mon propre programme musical n'a fait que croître, jusqu'à sa concrétisation cette semaine.

Le premier écueil fut de décider le type d'émission que je voulais faire : sur un thème, rétrospective sur un artiste, concentrée sur les nouveautés, sur les vieilleries. J'ai rapidement décidé de ne pas marcher sur les plates-bandes de podcasts déjà bien installés et que j'apprécie. Pour les nouveautés plus ou moins confidentielles, il existe déjà Diagonales et Substance, tous les deux indispensables. Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter dans le domaine de l'éclectisme thématique aux formidables Inspecteurs des Riffs,  et je ne cite ici que des podcast de ma province.

J'ai donc choisi de ne pas trop me spécialiser dans un premier temps, de laisser toutes les portes ouvertes, au gré de l'inspiration. Seule chose sur laquelle j'ai une certitude : l'éclectisme régnera en maître. Je tenterai de ne pas me laisser dicter ma conduite par les ayatollahs du bon goût et de la crédibilité, me fiant à mon seul goût, quitte à surprendre et déconcerter. S'il est peu probable que de nombreux électeurs se retrouveront dans l'ensemble de la programmation. Il est à espérer que chacun pourra se raccrocher à l'un ou l'autre morceau.

Ce premier essai m'a aussi permis de prendre conscience que créer une émission d'une heure, même en n'ayant pas d'exigences techniques démesurées est un gros travail, et qui plus est assez ingrat, certainement bien plus ingrat que celui d'écrire un billet de blog, même long, où apparaît naturellement le plaisir de la manipulation (plus ou moins) respectueuse du langage, du sens qui se révèle lentement au fil des réécritures, etc.. J'éprouve un plaisir nettement plus faible à me dépatouiller de problèmes techniques ou informatiques.

Je ne sais dès lors pas trop à quelle fréquence l'expérience sera amenée à se reproduire. Je suppose que cela dépendra en partie de l'intérêt qu'elle suscite.

Pour l'instant, je suis preneur de toutes les remarques que vous pourriez me faire : longueur de l'émission, débit de la voix, qualité technique du son, enchaînement des séquences, longueur des morceaux, bruit de fond, prononciation des mots anglais, etc.. Mon envie d'apprendre n'a ici d'égale que mon besoin d'apprendre.

Je commence, en listant les choses qui sont déjà manifestement à améliorer :
- Malgré tous mes efforts pour les rendre aussi neutres que possible, certaines de mes interventions sonnent sans doute encore terriblement prétentieuses (la prétention des animateurs a déjà tué pour moi plus d'un podcast). C'est une lutte permanente.
- Il faut vraiment que je fasse attention à mes "r" en anglais. Ils ont une fâcheuse tendance à se muer en "w"
- Étais-je vraiment obligé de prononcer "fukd" avec cette intonation gourmande du chenapan tout émoustillé par son usage d'un gros mot ?
- Pour des raisons que j'ignore, le bruit de fond lors des séquences parlées a été multiplié par trois aux environs de la moitié de l'émission... Si quelqu'un a une explication, je suis preneur (j'utilise pour l'instant Audacity, qui a l'avantage d'être gratuit et de proposer toutes les options dont je pourrai avoir besoin)

Pour finir, une question plus pratique. Dois-je m'inquiéter des droits à la SABAM pour mon misérable petit mixcloud perdu au milieu du grand vilain Internet, qui regorge d'albums complets disponibles en téléchargement gratuit ?

Le lien vers la première émission de Popapapop (tu piges ?) est ici. La playlist est disponible en suivant le même lien.



mercredi, septembre 25

Pet Shop Boys - Electric (III)

8 - Thursday (7/10)

Le type même de la chanson schizophrène, Thursday englobe à la fois le zénith et le nadir de l'album. Les couplets, particulièrement les "Over, Over, Over" répétés ad nauseum sont très pénibles, à la fois par la maladresse de leur composition que par la manière forcée dont Neil les chante. En revanche, les refrains sont très bons, particulièrement l'énumération des jours par Chris (mais bon, depuis Paninaro, toute énumération de Chris est par définition un grand moment).

Cela étant dit, je ne peux m'empêcher de penser que les paroles sont embarrassantes. A 60 ans passés, quand on n'a plus connu une seule semaine de travail lundi-vendredi métro-boulot-dodo depuis presque 25 ans, le week-end n'est plus depuis longtemps synonyme de repos bien mérité. Dès lors, est-il encore bien raisonnable d'écrire une ode aux long weekends romantico-festifs ? Certains diront que romance et esprit de fête sont les sujets pop par exemple et que, quel que soit l'âge de l'interprète, le genre demande ce type de paroles, hédonistes et vides de sens. Peut-être est-ce vrai (l'exemple de ces cinquante dernières années semblerait le confirmer), mais le groupe a suffisamment clamé vouloir représenter "Che Guevara et Debussy to a disco beat" pour que l'on puisse légitimement se sentir trahi par ce "party romance and D. Guetta to a cheap dance beat".

Example, présent ici en featuring, est un artiste insituable, assez peu connu me semble-t-il par ici mais superstar en Angleterre (signe qui ne trompe pas : il a épousé une top-model). Je ne sais trop si je dois voir en lui un producteur de dance, un rappeur ou un chanteur pop. Je ne sais même pas comment il se définirait lui-même. J'avoue apprécier Changed The Way You Kissed Me, très efficace dans le genre pop-dance-hands-in-the-air (un peu comme Titanium de David Guetta.... je n'ai jamais caché mes faiblesses) mais j'ai aussi eu la malchance en juin dernier de zapper sur son concert à Glastonbury, qui faisait peine à voir. Toutes les chansons se ressemblaient et ses efforts, de plus en plus désespérés, pour susciter des réactions de la foule donnaient vraiment l'impression d'un artiste au bout du rouleau, tordant désespérément son petit torchon créatif jusqu'à s'en écorcher les paumes pour en extraire une dernière goutte de succès.

L'annonce de sa participation à l'album m'avait donc un peu inquiété. C'était sans doute un bon moyen de se donner de la visibilité chez "les jeunes", cette tranche du public pop que les PSB n'ont plus touchée depuis au moins quinze ans, mais ne risquaient-ils pas ce faisant de perdre leurs derniers restes de crédibilité ? En fait non, je dois dire que la collaboration fonctionne étonnamment bien, pas tant pour le rap, poussif, que pour la partie chantée qui suit, qui forme un parfait contrepoint au refrain.

 

9 - Vocal (7,5/10)

De toutes les chansons de l'album, c'est de celle-ci que le groupe est le plus fier. Ils l'ont souvent citée comme faisant partie des sommets de leur carrière. Je peux en partie comprendre pourquoi : il s'agit d'une de ces rares chansons dont la construction, le propos et le style sont en parfaite adéquation. La chanson rend hommage au format pop classique, chanté, à l'euphorie temporaire qu'une voix, une mélodie peuvent provoquer lorsqu'on les entend sur une piste de danse, dans une soirée entre amis, ou même simplement dans des écouteurs de son lecteur mp3.

Cette notion d'extase auditive est ici portée par une construction en couches successives, avec des harmonies essentiellement montantes, qui symbolisent la lente montée de l'auditeur vers le nirvana, ces quelques secondes magiques où les meilleures chansons pop parviennent à faire fusionner le plaisir du son, de la mélodie et du rythme, l'air du temps et un sentiment, vague mais indiscutable, que l'instant présent contient des germes d'éternité.

Cette insistance sur la présence de voix (Vocal) exprime sans doute aussi en catimini leurs regrets devant une pop moderne devenue plus générique, moins personnelle, qui se contente d'exprimer des sentiments vagues et génériques et n'est plus l'expression d'individus, parlant avec leur vraie voix (sans vocoder ou auto-tune) de sentiments qui leur sont propres (comme ce fut le cas durant cette décennie bénie que fut 1977-1987). Il est dommage dans ces conditions que la production sur Vocal s'abandonne aux pires tics de la dance contemporaine. Les coups de marteau-piqueur de synthés à 3:09 par exemple sont typiques de l'EDM actuelle (Calvin Harris et David Guetta en tête) et, à ce titre, symbolisent sans doute la pop actuelle dans ce qu'elle a de plus industriel. Je rêve d'entendre une version de ce morceau qui serait plus dépouillée, plus minimale. Ce propos, cette mélodie et ces harmonies méritent mieux qu'un son calibré pour les virées en décapotable sur les plages d'Ibiza. Dommage que, dans la flopée de remixes officiels, pas un ne soit parvenu à habiller le morceau avec la simplicité qu'il requiert et qui fait cruellement défaut dans cette version album.

 



Une moyenne arithmétique me donne finalement une note globale d'environ 7 pour l'album, qui me semble une mesure assez fidèle de ce que je pense. Chacun de ces morceaux pris individuellement (sauf Bolshy) sont de bonne facture. Ils remplissent tous les objectifs qui leur ont été assignés : faire danser, sonner moderne, en mettre plein les oreilles, etc...

C'est en considérant l'album dans son ensemble que je me surprends à regretter l'oblitération de toute une palette de sentiments que le groupe a si souvent su magnifier : la mélancolie, le regret, la distance, l'ironie. C'est un disque optimiste, hédoniste, volontariste, sûr de lui et de ses effets, mais sans nuances, sans vision et sans réelle humanité. A ce titre, il représente un virage que je ne suis pas sûr d'approuver et le fait qu'ils n'avaient plus reçu d'aussi bonnes critiques depuis vingt ans me fait craindre qu'ils ne persistent dans cette direction à l'avenir. L'ère des Invisible, des Rent ou des The Way It Used To Be est peut-être définitivement révolue.