vendredi, septembre 26

Journal d'une crise

14h00 : Après un frugal dîner, je me remets au travail en écoutant, pour me faire une idée de ce que c'est, un album de DJ Tiësto (oui, je sais c'est une drôle d'idée). J'en suis à la dernière plage et suis un peu surpris d'entendre une mélodie bien connue s'immiscer parmi les beats habituels. Naïvement, je pensais qu'il n'y avait pas la place pour deux reprises trance pouet-pouet du même morceau, que le marché était déjà saturé et que DJ Tiësto aurait mieux fait de reprendre l'Adagio d'Albinoni ou la Sonate au clair de lune de Beethoven. Néanmoins, ne voulant pas être injuste en vouant aux gémonies un Tiësto qui aurait en fait été un précurseur, je m'en vais regarder sur la pochette la date de l'album : 2004. Autant dire hier. Sûrement le remix de Ferry Corsten de la version de William Orbit était antérieur. A l'époque où elle était sortie, on voyait même encore des clips à la télé, c'est dire si ça antédiluve ta mère en peaux de bête devant les grottes de Lascaux. Mais bon, comme il n'est jamais mauvais de vérifier ses sources, je me lève pour aller chercher le CD single. Je me dirige calmement, sûr de la pertinence de mon classement, vers mes étagères à CD, dirige mon regard vers les 'O' et d'un doigt tranquille caresse les tranches : Placebo, Pixies, Piano Magic, Pearls Before Swine, Panasonic, Pan American, Mark Owen, Our Brother The Native. Comme un roi moyen-âgeux parcourant d'un regard son royaume du haut de la tour de son château, je regarde défiler ces CD attendant servilement mon bon plaisir pour accomplir leur office. Jim O'Rourke, OMD, Orbital. Voilà, ça y est. Il est là ! Confiant, je tends la main mais, qu'arrive-t-il ? Non, IL N'EST PAS LA ! Mon CD single de William Orbit n'est pas à sa place. Entre In-Sides d'Orbital et le CD single de Walking on Thin Ice de Yoko Ono, il n'y a rien. La surprise de ne pas voir rangé à sa place un disque que j'étais sûr de posséder est réelle et mon petit coeur de collectionneur fait un bond (que je serais enclin à qualifier de pathologique mais l'heure n'est pas aux considérations psychiatriques de comptoir).

14h05 : La résistance s'organise. Que personne ne sorte, appelez le FBI. Mettez la pièce sous scellés. Je veux quinze agents 24h/24 sur cette affaire. Top priority !

14h10 : Avant d'accuser à tout va les membres de mon entourage, je tente de réfléchir sur les causes possibles de la disparition. Ai-je en des temps immémoriaux prêté ce disque à quelqu'un ? Je n'ai pas l'impression. Il y avait bien eu une discussion à ce sujet avec mon frère, mais il me semble qu'il avait fini par le télécharger (légalement je suppose, il est très bien élevé). Aurais-je pu le ranger ailleurs ? Pour être sûr, je regarde dans mon classement à tous les endroits possibles : W comme William, B comme Barber (dans mon étagère 'classique'), C comme Corsten... Et comme chou blanc. Rien. Nada.

14h20 : Je continue ma recherche aux alentours de l'endroit où le disque aurait dû être. Sinead O'Connor, Nusrat, Gary Numan, jusqu'aux singles de Justin Timberlake, bien évidemment rangés à N comme Nsync. Sans résultat, si ce n'est me rappeler que j'ai tout de même une chiée de disques assimilés peu ou prou à ces derniers. Mais ce n'est pas le moment de se remémorer ses coups de coeur passés. L'heure est grave. Je me dois de rester concentré sur ma mission.

14h30 : La panique est à son comble. En désespoir de cause, je refais toutes les étagères Benno à plus ou moins dix cases de l'endroit où le disque aurait dû être, portant une attention particulière au fond des étagères, pensant qu'une fausse manoeuvre aurait pu faire en sorte que le petit CD single cartonné se serait immiscé là lors d'une des précédentes réorganisations de ma collection. Je crois un instant ma quête couronnée de succès quand je sens une pochette cartonnée sous mes doigts en dessous des disques du compartiment supérieur de mon Benno L-Q (en-dessous du coffret de Low si vous voulez vraiment tout savoir). Las, il ne s'agit que d'un promo de Kings Of Convenience offert avec un vieux numéro des Inrocks. L'envie me prend de le jeter par terre de rage, mais je me reprends bien vite et le glisse consciencieusement entre mes deux albums du groupe. Ce serait bête que, dans deux ans, je revive mes affres actuels en le recherchant (bien que je me demande bien pourquoi j'irais chercher un CD promo single alors que j'ai l'album, que de plus je n'écoute jamais, mais bon, trève de digressions). Puis je repars à l'assaut de la montagne que ce coquin de sort a placée sur ma route en cette belle après-midi ensoleillée. Il ne sera pas dit que je me suis laissé aller au découragement et au désespoir.

14h35 : Oubliant complètement le travail que je m'étais assigné pour aujourd'hui (je prendrai sur mon weekend s'il le faut), je m'assieds à mon bureau pour tenter de retracer l'ensemble des mouvements de disques au cours des trois dernières années. La case des O était-elle dans l'organisation précédente plus en amont ou plus en aval ? Autrement dit, avais-je rajouté une étagère en début de classement ? Auquel cas, les O étaient auparavant plus en aval dans l'agencement naturel des étagères. Ou avais-je au contraire libéré une étagère vers la fin de mon classement ? Auquel cas les O risquent bien d'avoir été plus en amont, là où sont maintenant les N, les M, les L, voire les K ou les J. Force est de constater que je n'en sais plus rien. Le trou noir. J'ai l'impression que mes disques ont de toute éternité été rangés de cette façon et que jamais ils ne furent bougés.

14h45 : Cela fait 45 minutes que la musique s'est arrêtée et je ne pense même pas à aller remettre un disque. Comment pourrais-je apprécier un disque de substitution alors que LE disque vers lequel tous mes sens se tendent reste introuvable. Je décide d'envisager le problème sous un autre angle. Aurais-je pu embarquer par erreur le William Orbit alors que je déménageais pour une raison ou pour une autre un de ses voisins. Je ne vois pas pour quelle raison j'aurais pu placer Orbital ailleurs que dans les O, ce serait absurde ! Je ne suis pas maniaque pour rien. Pareil pour Yoko Ono. Je n'ai même pas un John Lennon auquel j'aurais pu l'accoler. A moins que... à moins que..., car sur le single de Yoko Ono, il y a un remix des Pet Shop Boys, et il fut un temps où tous mes remixes des Pet Shop Boys étaient classés avec les disques du groupe. Reprenant espoir, je plonge vers mon étagère "vaches sacrées" (Dead Can Dance, Pet Shop Boys, Nits) et m'en vais farfouiller à la fin du classement PSB, là où toutes les pièces rapportées sont rassemblées (Pete Burns, Fat Les, Back To Mine, etc.) et, miracle, hosanna, kyrie, il est là, négligemment placé entre le Pete Burns et le premier album de Dead Can Dance, semblant ne même pas se rendre compte du mauvais tour qu'il venait de me jouer. Bouh, vilain CD!

Mais non, tout est pardonné, d'ailleurs je me le mets :

6 commentaires:

davnat a dit…

"l'heure n'est pas aux considérations psychiatriques de comptoir" : ben, y va quand-même falloir y penser un tout petit peu.

Pierre a dit…

Rhoo. Tu n'es pas réglo. J'ai rajouté quinze louches d'emphase pour que ça devienne tellement gros que ça n'en paraisse plus inquiétant. Et tu viens remettre le doigt là où ça fait mal (ma boulimie discophile).

D'autant que, franchement, y a-t-il beaucoup de gens ici qui ne seraient pas perturbés de découvrir qu'ils ont perdu un disque ? J'aurais a priori pensé que ce ne serait agréable pour personne.

Je ne vise personne..

PS : Cette remarque sibylline finale est en hommage à Raymond Macherot dont on a annoncé la disparition aujourd'hui.

david fenech a dit…

un jour j'ai découvert que mon cd de "fear of a black planet" (le chef d'oeuvre absolu du rap 80s) était vide. il y avait la pochette.. mais pas le cédé. je me suis fait un cdr , mais je pleure sa disparition régulièrement. snif.

sur le moment j'en suis devenu fou. ton article a fait résonner quelque chose en moi ...

michelsardou a dit…

Non, il y a un truc qui me turlupine.
Tu as des étagères... bon, avec des cases (dits petits bitoniaux) qui te permettent de glisser les Cds dessus sans qu'ils se touchent ou pas?
Dans ce cas, comment fais-tu quand tu as un nouveau cd? Décalerais-tu toute ta collection d'un bitoniau à chaque fois?
Depuis que je suis repassé au vinyle, j'ai moins de problèmes. Enfin quoique/
http://soul-sides.com/2008/08/soul-sides-asks.html

davnat a dit…

Je reconnais que c'était pas très gentil. Mais si ça peut te consoler, la remarque valait pour moi.
En ce qui me concerne, je télécharge des albums en mp3 pour que ça prenne moins de place et ensuite, je les grave et je fais des pochettes parce que je ne supporte pas de ne pas les avoir dans ma discothèque. Puis, quand j'en ai marre de voir le cd-r tout moche, j'achète l'original.
C'est grave docteur ?

Mademoiselle Catherine a dit…

Moi aussi, cet article me parle. D'autant plus que, comme c'est minuscule chez moi, une grande partie de mes CDs reste dans des cartons. Périodiquement, je refais un tri, mais comme j'en ai racheté plein, plein, plein entre temps...
Bref : c'est le bordel. Et contrairement à toi, je n'ai pas la présence d'esprit de classer par ordre alphabétique.