dimanche, novembre 27

Martha et Rufus Wainwright, Ancienne Belgique, 24 novembre 2005

Ca faisait plusieurs semaines que je me demandais pour quelle obscure raison j'avais acheté une place pour le concert de Rufus Wainwright à l'Ancienne Belgique. Il me semblait évident que deux arguments auraient dû m'en empêcher. Primo, c'était un concert ClearChannel, et le le prix de mon ticket allait donc (peut-être) en partie servir à financer la campagne de Jeb Bush en 2008. Deuxio, et c'est sans aucun doute la cause principale de mon étonnement, je supporte mal d'être exposé pendant plus de vingt minutes à sa voix et la surproduction de ces disques a également une fâcheuse tendance à m'écoeurer après quelques titres. Au moment de sa sortie, j'avais été absolument terrifié par Want One et son pompiérisme triomphant, où les mélodies étaient noyées sous un déluge de kitsch éhonté comme un pâtissier dissimulerait sa mince couche de ganache au chocolat sous une épaisse couche de crème fraîche de supermarché. Want Two était certes venu me réconcilier avec l'ami Rufus grâce à des chansons comme The One You Love ou The Art Teacher mais je restais néanmoins assez circonspect quant à l'intérêt de le voir sur scène. Peut-être avais-je lu une chronique dithyrambique d'un de ses concerts quelques minutes avant d'aller réserver mes places pour Elbow et les Nits et la coïncidence de voir son nom dans la liste des concerts disponibles m'a-t-elle un instant embrumé le jugement ? Qui sait ? Toujours est-il que, la date se rapprochant, j'avais de moins en moins envie d'assister au concert. Mais bon, comme vous le confirmerait le Guy Roux des Guignols, c'eût été gâââcher que de laisser une place dûment payée prendre la poussière sur un coin de table. En conséquence, jeudi à 19h00, trempé jusqu'aux os, je suis bien rentré dans la salle pour cinquante petites minutes d'attente et de séchage.

19h45 (soit 15 minutes avant l'heure annoncée), Martha Wainwright monte sur scène. Elle semble assez grande (1m75 au moins), le menton volontaire, des longs cheveux blonds et porte un tee-shirt blanc et une jupe noire. Elle est accompagnée par un batteur, un contrebassiste et un pianiste. Je n'avais jamais entendu une note de ses disques, connaissais juste le titre d'une de ses chansons (Bloody Motherfucking Asshole...inévitablement) et ne savais donc pas trop à quoi m'attendre. Je m'étais imaginé, par je ne sais trop quel étange processus mental, une musique assez barrée, chantée par une sorte de Brigitte Fontaine canadienne. J'avais tout faux. Son set fut en fait très sage, très professionnel et sa musique n'est pas si éloignée de celles de Sheryl Crow ou d'une Heather Nova unplugged (ce qui n'est sans doute pas la pire insulte qui soit mais n'est certainement pas non plus un compliment). En bonne commerçante, elle nous incite trois fois à aller acheter son album au stand merchandising en nous vantant les quatre bonus tracks. Elle fait malheureusement l'erreur d'en interpréter une à la guitare acoustique (Baby), qui dégénère rapidement en un festival de miaulements en tous genres. C'est le seul moment où j'ai vaguement compris pourquoi certains m'avaient prédit une première partie pénible. Pour le reste, ca se laisse écouter sans déplaisir et Martha a une personnalité franchement difficile à détester. Elle sourit, semble contente d'ête là, parle entre les morceaux, mélangeant allégrement anglais et (très bon) français. Elle conclut son set en chantant Dis-moi quand reviendras-tu de Barbara, ce qui lui permet de quitter la scène après 45 minutes sous des applaudissements nourris et sincères et me rappelle qu'il serait grand temps que je m'intéresse de plus près à la discographie de Barbara.

A 21 heures, Rufus monte à son tour sur scène, tout de noir vêtu, accompagné de six musiciens, tous multi-instrumentistes à des degrés divers (batteur, choristes, violoniste, claviériste, guitaristes, bassiste, j'en passe et des meilleurs) pour plus de 2h10 de concert. La première moitié du concert est assez conventionnelle et commence plutôt mal avec ce qui est sans doute le nadir de sa discographie, Oh What A World et son utilisation dégoulinante du Boléro de Ravel. Il enchaîne heureusement avec sa meilleure chanson pop, The One You Love. Toute la première heure oscillera ainsi entre sublime et ridicule, éclats de beauté et boursouflures interminables . Contrairement à l'écoute à domicile des albums, où on peut décider unilatéralement de sauter les morceaux les plus pénibles, la vision sur scène impose de tout voir et tout entendre. Je crois que cela m'a permis de mieux comprendre la manière dont Rufus Wainwright envisage sa musique. Une chanson comme Go or Go Ahead par exemple m'apparaît toujours aussi insupportable (quelque part entre November Rain de Guns'n'Roses et Meat Loaf) mais il a l'air tellement heureux de chanter au milieu de ces cascades orchestrales que j'ai des scrupules à lui en tenir rigueur. Après tout, ce n'est qu'un mauvais moment à passer et une fois ces morceaux finis, d'autres, moins hypertrophiés, finissent toujours par arriver et relancer l'intérêt. Finalement, je crois que j'aime surtout Rufus Wainwright quand il n'a pas peur de faire simple et chante des mélodies rapides. La manière qu'il a de forcer l'émotion dans certaines chansons lentes grâce à des notes tenues me rebute. Sa voix prend alors un timbre à la fois nasal et guttural qui me lasse très vite.

Au cours de la deuxième heure, le rassurant ronronnement dû à l'enchaînement des morceaux tirés de ses albums (surtout des deux derniers) s'interrompt. On le voit ainsi chanter une chanson de son père Loudon Wainwright III avec ses soeurs Martha et Lucy (One Man Guy, qu'il avait déjà reprise sur Poses) et une chanson de Noël extraite du nouvel album de sa mère. Martha vient faire les choeurs sur In My Arms. Les changements de costumes se multiplient (quatre en tout si j'ai bien compté) et la mise en scène se fait de plus en plus extravagante. D'abord, Rufus et ses musiciens, en toges blanches, nous gratifient d'une petite chorégraphie synchronisée. Un peu plus tard, deux roadies déguisés en centurions romains montent sur scène et crucifient (symboliquement je vous rassure) Rufus après l'avoir affublé d'une couronne d'épines, d'un masque de carnaval et lui avoir passé du rouge sur les lèvres. Le tout sert évidemment à introduire Gay Messiah.

Le meilleur passage du concert fut sans doute Old Whore's Diet, la longue chanson qui clôt Want Two. Son ambiance chaloupée apportant au concert un côté latino inattendu. Le bassiste y reproduit parfaitement la partie vocale d'Antony, ce qui lui vaudra les bravos du public. Le concert recèle quelques autres instants de grâce : un contrepoint de guitare fantomatique, des vocalises acrobatiques des deux choristes ou encore quelques solos de violon. En effet, bien que son instrument soit peint en doré et donc d'un parfait mauvais goût, la violoniste est au-dessus de tous reproches. De plus, Rufus Wainwright semble de bonne humeur, il discute pas mal entre les morceaux (son français est, à l'en croire, moins bon que celui de sa soeur pour cause de scolarité aux Etats-Unis).

A ma grande surprise, je dois donc reconnaître m'être beaucoup amusé. Je connaissais pourtant assez mal son répertoire (ce n'est qu'après coup que j'ai pu reconnaître Vibrate, Want, The Art Teacher, la reprise de Hallelujah, Natasha, Beautiful Child, Little Sister et quelques autres). Le concert se terminera sur un ultime rappel, seul au piano, avec la Complainte de la Butte et Cigarettes and Chocolate Milk, conclusion parfaite pour un concert qui m'a assez largement réconcilié avec le personnage. De plus, à cette époque où les tops de fin d'année commencent à se dessiner, Want Two vient de recevoir un fameux coup de pouce, ne serait-ce que parce que je l'ai écouté deux fois en écrivant ce billet.

Setlist (tirée du forum officiel)
Oh, what a world
The one you love
Natasha
14th street
Little Sister
In my arms (with Martha)
Go or go ahead
Peach trees
Between my legs
Poses
Vibrate
Spotlight on Christmas (la chanson tirée du nouvel album de sa mère je suppose)
Want
Chelsea Hotel (reprise de Leonard Cohen)
Art Teacher
Memphis Skyline
Waiting for a dream
(band introductions)
I don't know what it is
Old Whore's diet (danse en toge)
Gay Messiah (crucifié)
Hallelujah
--
One man guy (avec Martha et Lucy Wainwright)
Beautiful child
--
La Complainte de la Butte
Cigarettes and Chocolate Milk

3 commentaires:

Rom a dit…

Pour Barbara, deux conseils d'un débutant en longue-dame-brunologie :

- éviter les compilations
- écouter les disques chronologiquement histoire de ne pas être "effrayé" par les disques des années 80.

Anonyme a dit…

Une petite réaction tardive mais une réaction tout de même : j'aurais adoré être à ta place. Je connais le repertoire et les chansons qui ont été chantées et ayant déjà vu rufus en concert, je ne peux qu'imaginer que ca a dû être sublime. Il faut de tout pour faire un monde :)

isatagada a dit…

Rufus et son excellent mauvais goût ... J'adore. Je ne suis plus capable de faire preuve d'autant d'objectivité le concernant malheureusement. Je crois que je l'ai vu trop souvent et que je suis définitivement "tombée en amour". Il est bourré de défauts et pour cette raison, je crois, excessivement attachant. D'ailleurs, il n'en renie aucun.
Avec lui l'indigestion est toujours un bonheur et on ne peut que le suivre pour guetter au fil des concerts ces morceaux les plus sublimes qui sont, en effet, les plus dépouillés.
Un concert de Rufus Wainwright, de tout façon, est inoubliable ...
Bisous,
isabelle.
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