vendredi, mars 2

Les albums de 2006 (XVII)

Mogwai - Zidane OST (Rock Action/PiaS)
Depuis dix ans que je m'intéresse aux Ecossais de Mogwai, ils m'ont successivement intrigué (les débuts), enchanté (les deuxième et troisième albums), cruellement déçu (Happy Songs For Happy People) et agréablement surpris (avec Mr Beast, l'album de 2006 dont j'ai déjà parlé ici). Cette bande originale du documentaire sur Zidane, censé réconcilier les fans de foot et les amateurs d'art contemporain, enfonce le clou du retour en grâce. Pour ne rien gâcher, le groupe réactualise ici le son et les ambiances de leur deuxième album Come On Die Young, celui que je préfère. Exit donc la voix approximative de Start Braithwaite, exit les murs infranchissables de feedback, exit la vaine course au bruit. Les guitares se font ici plus caressantes que hurlantes, égrenant des notes qui se détachent clairement entre elles et se combinent parfaitement avec celles du piano ou de l'orgue. La batterie est discrète et même souvent absente. N'allez pas croire pour autant que le groupe s'est mis à l'easy-listening (même si une des mélodies de l'album ressemble de manière troublante à la musique du Grand Bleu). Les morceaux sont toujours aussi tendus mais cette tension ne provient plus mécaniquement de la succession du calme et de la fureur. Elle procède de variations plus subtiles, d'harmonies qui se transmutent progressivement, d'un brouillard de guitares qui se densifie au fil des minutes. Sur cet album, Stuart et sa bande redeviennent les orfèvres du post-rock et prennent le pari de la délicatesse et de la suggestion en ciselant leurs morceaux comme des sculptures plutôt qu'en martelant les tympans de l'auditeur à coup de décibels. Même le morceau caché (23 minutes de drone à base d'orgues et de feedback) parvient à être élégant dans son jusqu'au-boutisme. Une des très bonnes surprises de l'année.
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Max Richter - Songs from before (Fat Cat)
Si je me souviens bien, on voit beaucoup dans Mondovino un spécialiste français du vin, qui papillonne de vignoble en vignoble pour améliorer la qualité de la fermentation, principalement grâce à un procédé de micro-oxygénation. On y voit également une vieille famille de vignobles traditionnels, pestant contre ces procédés qui donnent des vins courts en bouche, donnant toute leur saveur dans la première impression puis s'effondrant lamentablement, sans arrière-goûts résiduels. Selon eux, un bon vin s'apprécierait dans la longueur, comme une succession d'impressions subtiles, plutôt que comme un coup d'épate, immédiat et bref. Je ne me prononcerais pas sur ces épineuses questions oenologiques mais j'ai comme dans l'idée que la famille de vignerons traditionnels n'aimerait guère la musique de Max Richter qui, elle aussi, fonctionne à l'épate, très séduisante aux quelques premières écoutes mais qui finit assez vite par révéler une certaine vacuité. Le problème en fait est, que même si j'aime beaucoup la musique minimaliste, il existe un seuil de simplisme harmonique en-dessous duquel je commence à trouver le temps long. Autumn Music 1, par exemple ressemble à un Wim Mertens peu inspiré qui ressasserait avec une complaisance sirupeuse les quatre-cinq mêmes accords au piano. From the Rue Vilin passe péniblement à six accords mais reste très frustrant. Philip Glass, sur Solo Piano, avait compris que la répétition n'était un procédé de composition efficace que si elle était accompagnée d'une certaine forme de complexité, notamment harmonique et rythmique. Max Richter semble encore vivre dans l'illusion qu'elle peut être une fin en soi. Dommage parce que, par fragments, le disque séduit. Dans le morceau d'ouverture par exemple (Song), une ligne de violon solo transperce un épais brouillard de sons sourds et quelques arpèges d'orgue et parvient ainsi à créer une atmosphère assez prenante. Malheureusement, malgré la présence de Robert Wyatt en lecteur, le soufflé retombe assez vite. Je ne sais d'ailleurs trop que penser du fait que je ne porte ce type de jugement sur la musique de Max Richter que depuis le concert de lui auquel j'ai assisté au Fat Cat Festival l'année dernière. Il y a quelque chose dans la simplicité de sa musique qui passe très mal l'épreuve de la scène. J'en viens à regretter d'être allé le voir.
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- A écouter : Song (mp3)
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Jonny Cash - American V - A Hundred Highways (Legacy/Columbia)
Depuis dix ans, j'ai lu des pages et des pages de dithyrambes sur les quatre premiers volumes des American Recordings, la série d'albums acoustiques produits par Rick Rubin qui a fait (re)découvrir Johnny Cash à toute une génération. Je me sentais plutôt en accord avec l'enthousiasme généralisé et ce mélange de reprises improbables (Depeche Mode, Nick Cave, Nine Inch Nails,...), de morceaux inédits et de classiques revisités m'avait immédiatement séduit. J'ai donc été un peu surpris en lisant il y a quelques mois un article au vitriol sur la manière dont Rick Rubin aurait vampirisé la vieillesse de Johnny Cash, lui faisant chanter des chansons qui ne lui ressemblaient pas et en le forçant à jouer le rôle du mourant au courage admirable. Selon l'auteur de l'article, ce misérabilisme doloriste serait l'antithèse de l'oeuvre de Johnny Cash. Etant loin d'avoir une vue d'ensemble de son oeuvre, je me garderais bien de donner mon avis sur une question aussi vaste mais, sans renier le plaisir que je prends à écouter les quatre premiers disques de la série, cette opinion m'a fait réfléchir sur ce que pouvait bien être la dynamique créatrice qui existait entre Rick Rubin et Johnny Cash et, par extension, sur les motivations qui poussent la famille Cash à enchaîner les sorties posthumes (même si, en fait, tout est dit dans les deux premiers paragraphes de cette chronique). C'est avec ce début de polémique en tête que j'ai écouté pour la première fois ce cinquième volume, censé regrouper les ultimes sessions d'enregistrement ayant eu lieu quelques semaines seulement avant la mort de Johnny Cash. J'ai d'ailleurs été plus d'une fois gêné par la manière dont il semble par moments ne plus parvenir à contrôler sa voix. Selon l'état d'esprit de chacun, le fait que la voix d'un des plus grands interprètes de chansons du siècle se mette ainsi à vaciller sous les assauts du temps ajoutera une valeur émotionnelle au disque ou, au contraire, le déforcera. C'est l'éternel débat sur la représentation de la vieillesse et de la mort. Quelle image doit-on conserver des artistes que l'on a aimés ? Je me souviens d'empoignades acharnées à propos de la dernière tournée de Barbara, au cours de laquelle on la voyait notamment chanter L'Aigle Noir avec une voix vacillante, assez faux, pas très en rythme mais plus habitée que jamais par sa chanson. Etait-ce admirable ou grotesque, émouvant ou éprouvant ? Je suppose de cela dépend de ce que chacun attend d'un concert ou d'un disque. Personnellement, j'oscille en écoutant cet album entre la joie de découvrir 12 nouvelles chansons, souvent très bonnes, et un vague sentiment de malaise, plus prégnant que pour le précédent opus, sans doute en partie parce que ce volume cinq sort plus de deux ans après la mort de Johnny Cash. Ces réserves étant faites, tous ceux qui ont aimé les premiers volumes ont peu de chances d'être déçus : chants religieux et traditionnels, reprises (notamment de Bruce Springsteen) se succèdent sur un tapis de piano, guitare acoustique et violoncelle (il me semble en entendre, même si aucun violoncelliste n'est crédité dans le livret). God's Gonna Cut You Down, I came to believe, On the Evening Train et Rose Of My Heart sont sans doute les morceaux que je préfère. Par ailleurs, If you could read my mind de Gordon Lightfoot rejoint la longue liste des morceaux qui ressemblent étrangement à Fade to grey.
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- A écouter : God's Gonna Vut You Down (mp3)
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1 commentaire:

Tibo a dit…

Cet article m'avait interpelé également mais je pense qu'il n'avait d'autre prétention que de mettre en garde les amateurs des American Recordings du caractère un peu artificiel de ces disques.
C'est vrai qu'il est peu probable que les chansons enregistrées par Cash faisaient toutes partie du répertoire qu'il affectionnait
(même si je crois que c'est le cas pour certaines, comme les reprises de Springsteen et de Simon & Garfunkel par ex.)
Je vois donc plutôt ces cinq albums comme un travail de réelle collaboration, et je doute difficilemment qu'une chanson
comme "Hurt" des NIN, au vu de son interprétation, n'ai pas plue à Cash. Même chose pour "I see a darkness" de Bonnie Prince Billy.
En fin de compte, je trouve que cette entreprise, si elle n'a peut-être pas la crédibilité des Folsom et San Quentin,
repose tout de même sur une volonté commune de Godrich et Cash d'enregistrer de manière "brute" des morceaux qui s'accordait
au timbre de sa voix. Je n'ai pas écouté tous les disques mais ils me semblent être d'excellente facture.
Même si on peut regretter toutes ces sorties posthumes, un chouette coffret reprenant les cinq disques plus un documentaire et des interviews constituerait certainement un bel objet ;)

a savoir qu'une rumeur sur un sixième volume circule également :
http://en.wikipedia.org/wiki/American_VI