mercredi, décembre 1

Petite leçon d'économie à l'usage des maisons de disques

Apparemment, l'industrie du disque en Grande-Bretagne n'a jamais été en aussi bonne santé que cette année, avec un nombre record de ventes d'albums. Mais, vous entends-je vous exclamer d'ici, comment cela se peut-il alors que l'on nous bassine les oreilles depuis des mois avec la crise de ces gentilles maisons de disques, presque contraintes de mettre la clé sous le paillasson à cause des méchants pirates ?

Peut-être notre perception est-elle un peu biaisée parce que, en France, la situation, c'est plutôt ça : une baisse sensible et continue.

Cette différence entre les deux pays est amusante. Les maisons de disques ont tôt fait d'imputer la reprise des ventes observées en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis aux procédures pénales intentées aux downloaders (et surtout aux uploaders). Je n'ai pas réussi à trouver de chiffres précis sur l'évolution du nombre d'utilisateurs des réseaux p2p (quoiqu'il y ait ceci) mais je doute que la baisse, si baisse il y a, soit suffisamment significative pour expliquer une augmentation des ventes comme celle que connait depuis deux ans la Grande-Bretagne, surtout quand on sait que les premières poursuites pénales contre des internautes britanniques datent d'il y a quelques semaines à peine.

Il semblerait donc que l'on puisse observer, malgré l'existence du téléchargement illégal, une augmentation soutenue des ventes dans certaines régions. Voilà qui va à l'encontre de ce que les médias nous répètent à longueur de reportage. Certes, pour certains internautes, l'existence des réseaux p2p est un moyen commode de ne plus rien acheter (j'en connais), mais ceux-là achetaient déjà au départ très peu de disques. Si j'en juge d'après mon entourage, la plupart des boulimiques de musique ont vu leur budget-disques exploser avec l'arrivée des réseaux p2p et, avant ça, de Napster ou Audiogalaxy.

La soif de découvertes ne connait maintenant plus aucune limite matérielle. On peut a priori tout trouver plus ou moins facilement et tout écouter. La lecture de la presse musicale et de leur kyrielle de chroniques n'est donc plus un exercice masochiste : "Eh, ça m'a l'air pas mal du tout, ce nouveau petit groupe en 'The'... Dommage que ce ne soit pas disponible ici." Maintenant, si la chronique donne envie, on n'a qu'à faire chauffer le modem, tapoter deux-trois touches d'un air distrait, patienter quelques minutes et, tadaaam, le morceau earrive tout chaud sur votre disque dur, prêt à être écouté. Les seules limites qui subsistent sont du genre 'Où trouver temps d'écouter tout ce qu'il est possible de télécharger ?' (une question rendue encore plus pressante par l'arrivée des mp3-blogs).

Pour les boulimiques de musique (qui représentent à mon avis une proportion importante des utilisateurs de réseaux p2p), l'étape suivante est la suite logique de cette écoute en ligne. Il faut posséder ce qui a ainsi été découvert et apprécié, et donc acheter le disque. Parmi tous les disques que je télécharge, ceux que j'aime (un bon tiers) finissent un jour ou l'autre par atterrir dans ma collection (quoique parfois, il est vrai, via les magasins d'occasions). Dès lors, en me basant sur mon expérience personnelle, l'influence du piratage sur la baisse des ventes m'a toujours semblé loin d'être évidente. Bon, il est clair que je sous-estime sans doute la pratique du téléchargement chez les auditeurs occasionnels mais je ne peux néanmoins pas m'empêcher de considérer cette lutte absurde menée par les maisons de disque comme une grave erreur stratégique. Je ne vois pas en quoi Kazaa est une manière tellement différente de consommer la musique que l'écoute de la radio, l'usage d'une médiathèque ou l'échange de disques entre copains. Mais bon, c'est un vaste débat et le fait que pas deux études sur le sujet ne tirent des conclusions semblables montrent bien que, en la matière, il n'existe pas de réponses toutes faites.

Dès lors, l'augmentation des ventes observée en Grande-Bretagne a sans doute une origine plus terre-à-terre que cette hypothétique peur du gendarme chez les internautes : la baisse des prix, surtout guidée par l'arrivée de la vente en ligne. Par "vente en ligne", je ne veux pas dite les sites de téléchargement légaux qui sont encore, pour la plupart, une vaste blague (d'autant qu'il est hors de question pour moi de payer un centime pour un mp3, vu sa qualité sonore et le fait qu'un fichier informatique ne sera jamais un substitut satisfaisant à l'objet disque). Je veux surtout parler des sites du type Amazon.co.uk ou HMV.co.uk qui proposent des albums pour des prix allant de 13 à 15 €. Cela prouve bien que, dans leur majorité, les gens sont encore tout disposés à payer pour consommer de la musique si ils ont l'impression qu'on ne se paye pas trop de leur tête en fixant les prix.

Mais pourquoi diable alors n'observe-t-on pas le même mouvement en France ?

Les maisons de disques imputent le marasme actuel des ventes en France au fait que l'ADSL ne s'y est généralisé que récemment et donc que l'effet du piratage n'avait pas encore atteint sa pleine puissance. Peut-être, mais le fait que le prix de vente des disques les plus populaires en France soit significativement plus élevé qu'en Angleterre (par exemple) joue sans doute aussi un rôle. Toutes les meilleures ventes d'Amazon France sont annoncées avec des prix variant entre 16 et 17€. En Angleterre, le prix moyen est de £8.49, soit environ 13€. Ne pas voir dans cette différence de prix un argument au moins aussi significatif que le niveau d'équipement informatique me semble relever d'une flagrante mauvaise foi.

Une autre explication que je vois à cette disparité entre la Grande-Bretagne et la France est sans doute plus personnelle, mais je vous la livre quand même : quand je vois ce qui se vend en France, je n'ai plus envie d'acheter des disques.

Voici la liste des meilleures ventes d'albums en France en 2003. Prenons le top 20. Je n'en ai acheté aucun et en ai téléchargé deux. Un plutôt mauvais (le Placebo) et un plutôt bon, que je finirai d'ailleurs sans doute par m'offrir (le Carla Bruni). Tout le reste se rapproche d'assez près de mon image de l'enfer musical. Dans un environnement saturé de Tragédie, Florent Pagny, Evanescence et Phil Collins, je peux comprendre que l'on puisse avoir des scrupules à payer pour consommer de la musique.

Regardons maintenant la liste des meilleures ventes 2003 en Grande-Bretagne. Sur le même échantillon des 20 premières ventes, j'en ai acheté 4 et téléchargé 4 (dont deux que j'ai fini par acheter, l'album de The Darkness et le Beyoncé ayant raisonnablement été écartés de ma wish-list). C'est indéniablement plus, mais le principal enseignement n'est pas là. Il me semble surtout important de remarquer que, parmi ces 20 disques, peu sont très bons (seul le Justin Timberlake me semble rentrer dans cette catégorie), mais la plupart sont au moins sympathiques, allant du plaisamment insignifiant (Dido) au gentiment grotesque (The Darkness), de l'efficacement sautillant (Busted) au poliment quelconque (Norah Jones). Mis à part les redoutables Evanescence, dont le God-metal semble avoir eu cette année-là pour mission d'évangéliser la Terre entière, et une douteuse compilation Power Ballads, on se trouve quand même ici en meilleure compagnie.

Je me demande donc dans quelle mesure la France ne voit pas ses ventes diminuer simplement parce que le grand public français a au fond plutôt mauvais goût et est assez peu intéressé par tout ce qui touche à la musique. Si ma théorie venait à se vérifier, et si vous m'autorisez un petit stéréotype truffaldien, on devrait assister pour le cinéma, à une évolution contraire, avec en Angleterre une baisse sensible des ventes due au piratage tandis que les ventes en France se maintiendraient mieux. Je serais curieux d'avoir des chiffres.

PS : A Liège (où j'habite), les prix de vente en magasins sont maintenant régulièrement 4 à 5 € moins chers qu'il y a quelques années (des phénomènes de concurrence locale jouent sans doute un rôle dans cette baisse). Pour ce que j'en sais, il semblerait que ce ne soit pas le cas en France.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Je suis on ne peut plus d'accord avec toi. Je n'ai jamais autant acheté de musique (principalement des nouveautés, des découvertes, de petits artistes) que depuis que j'ai le loisir de les télécharger sur les réseau de P2P et de les écouter plusieurs fois sur mon ordinateur.
Si j'écoute une fois ou deux puis plus rien...inutile d'acheter. Si j'y reviens encore et encore (Dominique A, Herman Dune, Arab Strap...), je casse la tirelire pour avoir une vraie qualité sonore et un bel objet (marre d'entendre le ronronnement de l'ordinateur en écoutant de la musique).
D'accord avec toi également pour ce qui est du prix de la musique légale. Payer au moins aussi cher pour une poignée de mp3 de mauvaise qualité que pour un bel album alors qu'il n'y a plus de support ni d'intermédiaires (ou presque plus), c'est vraiment du délire.

Malheureusement, les têtes pensantes ne pensent pas comme nous. Plutot que de satisfaire un publique fervent qui achète plein de petits disques, ils trouvent plus rentable (et cela doit être vrai) de créer un faux artiste, d'investir un budget com très important (affichage, radio, télé, etc...) pour vendre peu d'albums en très grand nombre.

Je pense que nous avons affaire ici à une dérivée de la loi de Paretto, 80% des artistes produits (les petits artistes de qualité) représentent 20% du chiffre d'affaire tandis que 20% des artistes (de merde) représentent 80% du CA. Je n'ai pas de données officielles, mais lorsque l'on regarde le top 20, on peut imaginer que je ne me trompe pas trop.

C'est pour cette raison que Nègre a dit "Si Brassens ou Brel entrait aujourd'hui dans mon bureau, je ne le signerais pas !" (ou quelque chose dans ce goût là).

C'est aux petites structures de faire le sale boulot, de trouver un marché de niche et de produire ces petits artistes qui ne rapporteront pas des millions, mais qui pourront vivre et faire vivre ces structures. Ce sont elles qui devraient faire entendre leur voix pour éviter la disparition du P2P salvateur pour la diversité musicale. C'est d'ailleurs pour cela que certain groupements d'artistes souhaitent voir l'apparition d'une licence légale du P2P.

Il est clair que le P2P fait mal à Madonna et à Lorie tandis qu'il fait du bien aux petits artistes et à la musique en général. Malheureusement, il y'a belle lurette que les maisons de disques ont oublié ce qu'étaient la musique (pardon pour le raccourci).

Espérons pour le bien de la musique que le lobby des majors ne remporte pas cette guerre...

LeK

Chtif a dit…

Pas mieux.
Merci d'avoir pris le temps d'écrire un article comme celui-ci, qui résume tout efficacement.

Le seul avantage de la situation actuelle (en espérant une éventuelle baisse des prix, ce qui n'a pas l'air d'être à l'ordre du jour), c'est peut-être un effort plus poussé dans la confection de l'album (pochette... jusqu'aux lunettes 3D avec le dernier Tool, tines !)) pour inciter à l'achat. Celui-ci n'en est que plus agréable.

Bye.
Chtif (chroniques rock)