mercredi, avril 13

Toujours plus de bruit

Il y eut environ 25 minutes d'interruption entre la fin du set de John Wiese et le début du concert de Sunn 0))), j'ai donc eu largement le temps d'observer les gens présents dans la salle. J'ai été vaguement surpris de constater que j'étais en fait cerné par des métalleux. La musique sortant des enceintes durant l'interruption aurait d'ailleurs dû me mettre la puce à l'oreille. Bizarrement, je n'aurais pas spontanément associé Sunn 0))) à un tel public même si des liens historiques et stylistiques existent clairement entre le groupe et la scène metal.

A 21h20, dix minutes avant l'heure prévue, deux types barbus et chevelus montent sur scène. Je crois un instant que ce sont des roadies qui viennent accorder les guitares. Très vite, pourtant, je me rends compte qu'il n'en est rien (ne serait-ce que parce qu'on accorde rarement les guitares avec la sono à fond). Ce sont donc bien les deux guitaristes du groupe qui prennent leur guitare en main, jouent un ou deux accords, tournent quelques boutons sur les amplis puis reposent délicatement leur instrument sur son support avant de retourner en coulisses.

On comprend a posteriori que, suivant un procédé assez semblable à celui utilisé par Brian Eno avec Discreet Music, ils viennent en fait d'initialiser le premier morceau du concert. Les accords joués sont automatiquement répétés à intervalles réguliers et forment un fond sonore en perpétuelle mutation tandis que le temps semble se distendre. Seules sur scène, fièrement dressées, les guitares, dont les cordes vibrent par sympathie et entretiennent le son, semblent nous narguer. La scène a beau être déserte, la musique semble presque vivante, d'autant que, tandis que les minutes passent, les accords s'estompent dans un brouillard sonore qui enfle et se résorbe à intervalles réguliers, comme la respiration d'un dragon endormi. L'éclairage, limité à un spot blanc projetant le logo du groupe sur le rideau noir au fond de la scène, ajoute encore à cette impression de vie en singeant cette respiration par des variations lentes en continues de son intensité tandis que l'air s'emplit de fumée. Le tout dure environ 10 minutes et constitue une formidable entrée en matière pour le concert lui-même.

Du coup, lorsque les membres du groupe (re)montent sur scène, on est déjà complètement dans l'ambiance. Mon voisin, qui a passé tout le concert les yeux fermés à caresser lascivement des deux mains les baffles de retour, aurait sans doute dit 'complètement dans le trip'. Les musiciens sont couverts d'une capuche qui leur recouvre entièrement le visage et de longues robes rouges et blanches genre Ku Klux Klan, avec des dorures qui font vaguement penser à une tenue d'évêque. Ils sont trois : les deux gutaristes du début et un préposé au Moog et à d'autres boîtiers rectangulaires dont je ne me risquerai pas à spéculer sur la fonction. John Wiese est là aussi. Comme il effectue la première partie du groupe sur une bonne partie de la tournée, il est devenu membre honoraire et on lui a rapidement déniché un costume qui ne jure pas trop avec celui des trois autres. Il restera sur scène durant tout le concert sans que son apport à ce que l'on entend apparaisse jamais très clairement.

De toutes façons, les regards sont surtout concentrés sur les deux guitaristes qui enchaînent les accords avec application. C'est que ce n'est pas aussi simple que ce qu'on pourrait croire. Chez Sunn O)))), tout s'effectue avec lenteur et on ne peut pas jouer ses accords à la légère. Il faut respecter un cahier des charges très strict : plier les jambes, se pencher légèrement vers l'arrière, fermer les yeux un instant, prendre un air inspiré et faire un ample moulinet avec le bras avant de toucher les cordes, histoire de permettre au spectateur de bien anticiper le déclenchement du son, de l'attendre, de le désirer même, d'où parfois la troublante impression de regarder un film au ralenti.

Durant la demi-heure que dure cette première partie, j'ai été complètement fasciné par ce que je voyais et entendais. Certes, la musique de Sunn 0))) baigne dans un total néant harmonique. Les accords y sont essentiellement répétés sans que rien ne module jamais (tout au plus quelques accords parallèles de temps en temps et une résolution toutes les cinq minutes environ). Pourtant, on ne se lasse pas. Le groupe parvient, en combinant puissance sonore et sens du décor, à installer une atmosphère extrêmement prenante, ce qui ne veut pas dire que ce ne serait pas encore meilleur s'ils prenaient la peine d'"écrire" un peu leurs morceaux. Après tout, Helicon de Mogwai n'est pas stylistiquement à des années-lumière de ceci mais a l'avantage de pouvoir aussi se siffloter sous la douche.

Après cette première demi-heure, les deux guitaristes quittent la scène pour une petite dizaine de minutes. En leur absence, des sons lourds et réguliers, comme des coups de canon, se font entendre et marquent le passage du temps tandis que le son des guitares se dissout lentement dans un brouillard indistinct (sans que le volume sonore ne se réduise cela dit). Lorsque ne subsiste plus que ce brouillard et que plus aucune note ne se détache, les deux guitaristes reviennent pour passer la seconde couche. C'est le moment où j'ai commencé à décrocher. Les sons ont tendance à partir plus souvent vers l'aigu et mes oreilles n'apprécient que moyennement. Après un petit quart d'heure, persuadé d'avoir vu tout ce qu'il y avait à voir, je quitte le premier rang pour aller m'adosser au fond de la salle et fus même forcé, vingt mintues plus tard, de quitter la salle pour ne manquer mon train. Dommage, j'aurais voulu savoir comment ils allaient conclure le set : laisser les sons s'estomper d'eux-mêmes dans un interminable 'fade away' ou bien se lancer dans un sauvage bouquet final ? A posteriori, j'aurais d'ailleurs pu rester jusqu'au bout puisque le train avait 25 minutes de retard. Bah !

Plutôt un bon concert en somme, Sunn O))) joue une musique faite de variations lentes, pesantes, ce qui lui assure une plaisante majesté, encore rencorcée par le décorum (costumes, fumigènes, éclairages, etc....). Pourtant, l'esentiel n'est sans doute pas là. Un concert de Sunn O))) est finalement une expérience plus physique qu'à proprement parler musicale, presque comme une attraction foraine. C'est l'occasion de sentir son nez, ses doigts, son crâne, ses côtes, le pourtour de ses oreilles, ses cheveux ou son pantalon vibrer indépendamment du reste du corps. Ces vibrations omniprésentes sont aussi source de suspense, par exemple quand un des guitaristes pose sur le sol son gobelet en plastique, que je n'ai pas quitté des yeux pendant 5 minutes, le regardant parcourir 2O cm vers la gauche puis vers la droite et manquer à plusieurs reprises de se renverser.

Cela dit, pour atteindre ce résultat, je ne suis pas sûr qu'ils utilisent un volume sonore significativement plus élevé que celui des concerts d'autres adeptes du gros son (Godspeed ou Mogwai par exemple) même si, avec 125db revendiqué, c'est peut-être le cas. Ce qui fait d'un concert de Sunn O))) une expérience si particulière est surtout leur goût pour les basses fréquences (plus susceptibles de faire entrer en résonance des objets de dimension moyenne). Pour tout dire, juste avant de quitter la salle, je me suis placé quelques instants face à un de ces baffles posés sur le sol devant la scène et spécialement conçus pour reproduire les basses fréquences et fus très amusé de constater qu'il servait également de ventilateur. Chaque note qui sortait de l'enceinte semblait accompagnée d'un sympathique vent frais.

Je termine en redisant que les bouchons étaient pour moi rigoureusement indispensables, même si quelques fous furieux n'en portaient pas. Certains spectateurs présents prétendent d'ailleurs qu'utiliser des bouchons masquerait la moitié la plus intéressante de la musique de Sunn 0))). J'en doute un peu. Et puis quand bien même, je ne crois pas qu'un groupe, quel qu'il soit, puisse me faire volontairement flirter avec le seuil de la douleur juste pour le plaisir d'entendre quelques effets sonores de plus. Je tiens trop à mes oreilles.

1 commentaire:

vincent lenoir a dit…

Bonjour,
j'ai vu Keiji Haino en concert le 17 avril 2006 au Point Ephémère à Paris. Je pense que la musique de Sunn 0))) et celle de Haino ont un point commun : l'expérience physique, autant que musicale, grâce à un fort volume sonore. J'ai été confronté au même problème que toi : arbitrer entre la santé de mes oreilles et une appréciation de la totalité du spectre sonore.
Le compromis que j'ai trouvé a été d'enlever les bouchons d'oreille quand il me semblait que quelque chose de vraiment intéressant se passait, parce que sur un show ininterrompu de 45 minutes par un type seul sur scéne, il est inévitable qu'il y ait des hauts... et des moins hauts.
J'ai été satisfait de cette solution : en enlevant les bouchons on se rend bien compte qu'on perd une bonne partie du spectre sonore, notamment les extrèmes aigus, qui font une grande partie du son de guitare distordu... Et en sortant du concert on n'a pas l'impression d'avoir de l'ouate coincé au fond des oreilles.
Tu ne sembles pas être fasciné par les marges extrèmes des musiques d'avant-garde. J'ai pour ma part trouvé cette expérience fascinante... Le point où la musique touche à la sculpture, de par le mure sonore créé par la pression des décibels.