mercredi, septembre 8

Chers Inrocks

Je m'en souviens comme si c'était hier. Casino venait de sortir en salles. Jeff Buckley préparait son deuxième album. Bush père n'était plus qu'un mauvais souvenir, Bush fils attendait son heure et vous aviez inséré dans mon exemplaire de l'hebdo un beau papier glacé multicolore me vantant les bienfaits de l'abonnement : l'assurance de ne rater aucun numéro et de recevoir des CD promotionnels exclusifs tous les trois mois, la possibilité de participer à des concours réservés aux abonnés chaque semaine,... Vous promettiez également en cadeau de bienvenue un double-CD rétrospective dont le contenu m'avait fait saliver. Comment, dans ces conditions, résister ? Las, le cadeau de bienvenue était déjà épuisé lorsque vous avez reçu ma demande mais, pour le reste, vous n'aviez pas menti. En presque 8 ans d'abonnement, seul un numéro ne m'est pas parvenu (je l'ai racheté en kiosque). J'ai gagné une fois un cadeau réservé aux abonnés et ai effectivement découvert à intervalles réguliers (quoique vous ne respectiez jamais les fréquences théoriques) des CD négligemment glissés entre deux pages, comme des billets doux réservés à ces abonnés que vous aimiez tant.

C'était une époque exaltante, faite d'idéaux élevés et de confiance mutuelle. Lorsque, vers 1998, le canard a touché le fond d'un point de vue rédactionnel, mon identification à un certain mode de pensée, le sentiment d'appartenance à une "tribu" Inrockuptibles m'avait incité à renouveler mon abonnement.

Depuis quelques semaines pourtant, cela ne suffit plus. La qualité du journal n'est pas en cause (il est ces derniers temps plus intéressant qu'il ne l'a jamais été depuis son passage en hebdo) mais méritez-vous réellement de conserver vos abonnés si vous les prenez ouvertement pour des imbéciles et décidez de cyniquement exploiter leur fidélité ? J'ai vu disparaître sans broncher le caractère exclusif des compilations offertes aux abonnés (bon nombre d'entre elles sont dorénavant aussi disponibles en kiosque) car, après tout, cela ne me lésait en rien. En revanche, j'ai tenté de reconstituer le raisonnement qui vous a conduit à penser que ce serait un bon plan marketing de proposer en kiosque des compilations plus complètes que celles réservées aux abonnés. La seule explication plausible que j'aie trouvée est que cela forcerait les abonnés (vos lecteur privilégiés, vos camarades, vos frères en Inrocks-attitude) à acheter le canard en double. Ce n'est pas tant pour l'argent que cela demande (d'autant que tout ce que vous proposez sur ces compiles est disponible pour rien sur le Net), mais comment continuer à éprouver ce sentiment d'appartenance qui, bien que mes options musicales s'éloignent de plus en plus des vôtres, ne m'avait jamais quitté, lorsque l'on sait que, quelque part dans un bureau de la rue de Rivoli, un Fevret, un Deverre, un Beauvallet ou un Viviant ont pu penser que, puisque le nombre de lecteurs stagne, la nouvelle stratégie commerciale devra être de les forcer à acheter le journal deux fois (et bientôt plus, je prévois des quadruples couv' "à collectionner" pour dans quelques semaines).

Ca fait longtemps que je ne me faisais plus d'illusions sur la pureté de vos motivations, depuis sans doute une interview fameuse dans laquelle Christian Fevret faisait part de son rêve de voir lesinrocks.com devenir une start-up prospère qui vous permettrait de vous faire un max de blé dans la nouvelle économie. On pourrait aussi parler de ces petits labels indépendants à qui vous demandiez de payer un forfait (10000 francs à l'époque, si mes informations sont exactes) pour pouvoir être représenté sur le CD que vous alliez ensuite gentiment 'offrir' à vos abonnés. Comme tout le monde, j'ai reçu et propagé cet atterrant fichier qui reprenait le mediakit que vous destinez aux annonceurs (les Nike, Universal et Coca-Cola qui sont devenus vos vrais clients). On pouvait y lire comment vous considériez réellement vos lecteurs et c'était édifiant. Rétrospectivement, on n'était pas très loin de cet aveu candide de Patrick Le Lay expliquant que les programmes de TF1 ont comme but unique de rendre les téléspectateurs réceptifs à la publicité. Pareillement, les articles des Inrocks serviraient donc de filtre permettant de proposer aux annonceurs un échantillon très pur de early adopters ou de trendsetters avec un pouvoir d'achat plus élevé que la moyenne.

Tout cela, je le savais et décidais de l'ignorer, mais aujourd'hui, pour la première fois, je me sens personnellement victime de ce nouvel esprit Inrocks, qui est à l'ancien esprit Inrockuptibles (il faut toujours se méfier des mots qui raccourcissent) ce que la troisième voie Blairiste est au socialisme. En tant que fers de lance auto-proclamés d'une alter-mondialisation de bon aloi (pour peu que cela ne remette pas en cause votre petite cuisine interne), vous comprendrez aisément que je sois dorénavant tenté de subtiliser les CD chez mon marchand de journaux puis, lorsque mon abonnement arrivera à échéance, le canard dans son entier. Ce serait un acte citoyen fort, la reprise en main par le peuple de son destin face aux excès du capitalisme et aux dérives du marketing. Comme le lecteur des Inrocks est, selon votre propre jargon, un trendsetter (ou à tout le moins un early adopter), cela pourrait être les prémices d'une véritable remise en cause globale des lois du marché. Si on en croit votre ligne éditoriale, cela aurait tout pour vous plaire. Qui sait, peut-être même serez-vous considérés par quelque historien du 22ème siècle comme les pères spirituels de la Seconde Révolution Française, celle où on pendra le dernier pseudo-journaliste avec les tripes du dernier étudiant en marketing. Une place garantie pour l'éternité dans l'Histoire. Vous comprendrez que je ne voudrais pas vous priver de ce destin grandiose en achetant bêtement le CD en kiosque demain. Ce serait cruel.

Bien à vous.

PS : Merci aux tripes des Guignols.

4 commentaires:

Rom a dit…

Très belle lettre que je voudrais avoir écrite moi-même (je viens d'en parler sur la Blogothèque).
En ce qui concerne les "forfaits", il semble que la même politique s'applique pour certaines couvertures.

Anonyme a dit…

ça doit prendre de la place tous ces numéros. Moi j'avais reçu une montre en m'abonnant à Actuel. Le journal a disparu, la montre est dans un tiroir...Et je me rends compte que quand je m'abonne, j'ai moins envie de lire le magazine. Curieux.

sy! a dit…

Je suis d'accord avec toi mais on n'en est plus à une perfidie des inrocks, heu... Télémarock comme dirait un camarade...

JoeyCoco a dit…

résolument contre le principe d'abonnement
l'objet arrive empaqueté dans la boite aux lettres, entre la facture telecom et le depliant "foire aux vins".
il faut se debarrasser du plastique, et decouvrir enfin la une, le contenu.
Rien a voir avec le plaisir d'être tenté par les affichages, trouver quelques piecettes à donner au kiosquier, empoigner le magazine et commencer à l'eplucher en croquant le bout de la baguette achetée juste avant sur le chemin du retour.