mardi, février 14

Les albums de 2005 (XVI)

Elbow - Leaders of the free world (V2)
(voir ici)

Bodies Without Organs (BWO) - Prototype (EMI Suède)
Peut-être vous souvenez-vous des suédois d'Army of Lovers qui avaient produit aux alentours de 1992 deux des singles pop les plus kitschs de l'histoire de la musique enregistrée. Même si le nom ne vous dit rien, il est probable que vous avez conservé en mémoire quelques images de leurs clips (visibles ici ou ). La tête pensante du groupe était Alexander Bard (le blond à moustache), que l'on retrouve ici à la tête de BWO. Il y a quelque chose d'admirable dans la manière dont il continue à produire en 2005 une genre de musique (que je nommerai Euro-disco pour aller vite) qui est depuis longtemps devenu l'antithèse du cool. Tout dans ce premier album (ou presque) sonne daté et certaines des ficelles de composition, acceptables à l'époque, sont devenues à force d'avoir servi des clichés rédhibitoires (notamment la fameuse modulation "on monte tout d'un ton" que même les Musclés hésitaient à employer). Ce disque est donc résolument et volontairement anachronique. En l'écoutant, on se surprend à repenser à des gens aussi formidablement ringards que les A-Teens, Sandra ou Ace of Base. Pourtant, si on y réfléchit bien, dans un monde où Jose Gonzalez, Arcade Fire et Sufjan Stevens vendent 20 fois plus d'albums que Rachel Stevens, c'est peut-être bien là que se cache une des formes les plus pures de musique alternative ou indépendante, celle qui est produite par des artisans consciencieux qui n'espèrent plus aucun succès commercial et se contentent de créer des oeuvres qui leur ressemblent pour un petit public de fidèles regroupé autour de quelques médias-phares. Aucune maison de disques n'oserait aujourd'hui investir de l'argent dans une promotion à grande échelle de cet album (une sortie anglaise un temps envisagée a été abandonnée). Pourtant, l'utilisation du Music de John Miles sur European Psycho est tout à fait réjouissante et des chansons comme Sixteen Tons of Hardware et Voodoo Magic auraient pu être à la fin des deux décennies précédentes des tubes fédérateurs dont les vidéos seraient passées en boucle sur MTV (jours bénis du programme unique paneuropéen). Aujourd'hui, les différentes chaînes nationales de MTV ne permettent plus de découvrir ce qui se fait ailleurs que chez soi, les disques à la mode sont faits pour être écoutés par des adolescents dépressifs dans des chambres mal aérées et ces deux chansons de BWO serviront juste à rappeler leur jeunesse à quelques trentenaires nostalgiques. Triste époque... et je caricature à peine. (des vidéos sont visibles ici)

Black Wire - Black Wire (48 Crash)
On parle peu de l'envers du décor de la scène indé anglaise. Pourtant, pour chaque groupe rencontrant le succès, il y en a 100 qui restent dans l'anonymat. Début 2004, Bloc Party et Black Wire étaient deux groupes au statut équivalent, entourés d'un buzz naissant sur la base d'un ou deux singles prometteurs que l'on s'échangeait avec excitation sur les réseaux p2p. Aujourd'hui, Bloc Party vend des disques par camions entiers tandis que les membres de Black Wire soignent leurs illusions déçues dans des appartements deux-pièces (ils n'en sont pas encore tout à fait là mais on fera comme si pour l'efficacité de la démonstration). Il serait rassurant de se dire qu'il s'agit là d'une forme normale de Darwinisme culturel. Les groupes disposant des meilleures chansons survivent en écrasant ceux dont les morceaux sont plus malingres ou moins efficaces, et assurent ainsi la pérennité du genre. Un documentaire animalier dirait sans doute qu'il s'agit là d'une manifestation de la beauté sauvage et de l'impitoyable cruauté de la nature. On peut néanmoins se demander à quoi tient cette différence de destin. A la qualité intrinsèque des chansons (si tant est qu'une telle chose puisse exister) ? Les chansons de Black Wire sont-elle vraiment moins bonnes que celles de Kaiser Chiefs (Hard To Love Easy To Lay) ou de Bloc Party (Smoke and mirrors) ? Pas sûr. Ce qui a peut-être manqué à Black Wire, plus prosaîquement, c'est un peu de chance, un environnement favorable et quelques connexions dans les médias. On peut s'émouvoir de l'injustice de ce processus de sélection mais il n'y a pas grand-chose que l'on puisse faire pour l'influencer. A mon niveau, je peux juste espérer que, lorsque les trois membres de Black Wire repenseront dans dix ans à cette période de leur vie, ils seront fiers d'avoir écrit et enregistré des chansons aussi parfaites que Attack! Attack! Attack! et surtout The Face (la chanson qu'Electric Six aurait pu sortir s'ils avaient eu le moindre talent), mais je doute que ça leur soit d'un quelconque réconfort. (voir également ici)

Ryan Teague - Six preludes (Type)
Chaque année semble nous réserver au moins un disque inclassable, à la frontière entre electronica, bande originale de film et "nouvelles musiques" (de Philip Glass à Arvo Pärt disons). L'année dernière, c'était Max Richter et l'année d'avant Jonny Greenwood. Cette année, c'est au tour de Ryan Teague, dont l'album est à la fois moins disparate que celui de Jonny Greenwood et plus aventureux que celui de Max Richter. On y entend pêle-mêle des blips synthétiques, du violon, de la clarinette, de la guitare et quelques touches de voix et de violoncelle. L'ensemble forme un tapis sonore enveloppant qui évolue lentement mais évite la plupart des clichés new-age (dans lesquels sombrait parfois Max Richter). Un recours fréquent à la dissonance notamment rend ce disque bien moins lénifiant que ce que ma description pourrait laisser penser, ce qui ne l'empêche pas d'être le remède parfait pour lutter contre les endormissements difficiles, et c'est un compliment. (extraits ici)

1 commentaire:

david fenech a dit…

encore merci de m'avoir fait decouvrir Ryan Teague. j'ai eu un peu de mal a mettre la main sur son disque, mais c'est vraiment une belle decouverte.

au fait , connais tu Haushka ? ca pourrait te plaire ... j'en parlais là : http://david-f.livejournal.com/2005/12/23